lundi 25 juin 2012

La tristesse

La tristesse est mon éternelle invitée. Combien je l'aime.
Elle n'est ni richement, ni pauvrement vêtue. Plutôt maigrichonne.
Je crois qu'elle ressemble à ma mère. Elle parle peu ou pas. Tout chez elle est dans le regard, ni amer, ni fâché. Mais existe-t-il des mots pour la décrire ? Elle est infinie.
- La tristesse, c'est l'infini !
Elle vient le soir avec l'obscurité, silencieuse, imperceptiblement. Elle est déjà "là" au moment où on la croit encore loin. Ne se livrant jamais à la moindre objection, à la moindre contestation, elle mêle à tout ce que vous pensez sa touche discrète : et cette "touche" est infinie.
La tristesse est un reproche, une plainte, un manque. Je crois qu'elle s'est approchée de l'homme le soir où Adam a "goûté" au fruit de l'arbre et a été chassé du Paradis. Depuis lors elle n'est jamais bien loin de lui. Toujours là "quelque part" : mais elle ne se montre qu'au crépuscule.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées (1984)

lundi 18 juin 2012

18 juin

Nous avons vécu ensemble,
Ensemble devenant des hommes.
Dans le monde divisé
Unis étaient nos coeurs.
Nous nous sommes reconnus,
Un peuple neuf...
Naissait avec des noms nouveaux,
C'était la Résistance.

Carlo LEVI (cité par Max Gallo, 1944-1945)

dimanche 10 juin 2012

Une réalité indicible

"... Cela nous fait déboucher sur l'idée d'une véritable contradiction ontologique entre notre réalité spatio-temporelle, où règnent des séparations, et une réalité profonde, infra-réelle ou surréelle, où règne l'inséparabilité. Il est possible que cette réalité inconnaissable ignore les séparations du temps et de l'espace, et soit inséparable cependant de notre monde du temps et de l'espace, c'est-à-dire de la séparabilité et de la séparation. Ainsi séparabilité et inséparabilité seraient inséparables. Le problème insondable est la relation que nous entretenons à ce réel profond dont nous pouvons approcher par la pensée et qui pourtant excède le pensable, c'est-à-dire excède nos séparations, nos distinctions, notre logique. Sommes-nous reliés à cette réalité indicible ou exilés d'elle ? Y participons-nous sans le savoir ? Par moments ? Par éclairs ?
J'ai de toute façon la conviction que toute séparation renvoie, d'une certaine manière, à une inséparabilité profonde. Il me semble que c'est là la grande vérité du mysticisme, qui nous met en communication avec une réalité profonde mystérieuse, où devant l'extase cessent les séparations. Dans l'amour, d'ailleurs, les êtres distincts que nous sommes deviennent, s'éprouvent comme inséparables. L'amour a une dimension mystique."

Edgar MORIN, Mes philosophes (2011)