samedi 23 février 2013

Un paysage bucolique

Ce n'était pas un de ces paysages d'eau et de montagnes, aux falaises escarpées et aux rochers creusés par des torrents, qu'on qualifie de saisissants ou de sublimes. C'étaient des collines en pentes douces et un cours d'eau tranquille, encore adoucis par la brume du soir qui en estompait les contours, un tableau empreint de sérénité, tout à fait dans le genre de la peinture japonaise yamato-e. Il est vrai qu'en matière de paysages, les goûts varient selon les dispositions de chaque spectateur, et il s'en trouverait sans doute pour dénier toute valeur à ce lieu. Quant à moi, des montagnes et des cours d'eau ordinaires sans rien de grandiose ou d'inattendu, tels que ceux-ci, m'invitent à une douce rêverie et me donnent l'envie de m'attarder indéfiniment auprès d'eux. S'ils ne surprennent pas l'oeil et ne ravissent pas l'âme, de tels paysages attirent le voyageur par leur abord amène et souriant. A un regard rapide, ils ne livrent rien, mais celui qui s'attarde longuement auprès d'eux se sent entouré de chaleur et d'une douce affection, comme dans les bras d'une tendre mère. Dans la solitude du soir, surtout, on voudrait se fondre dans la fine brume qui flotte au-dessus de l'eau, et qui semble de loin nous faire signe.

TANIZAKI Yunichirô, Le coupeur de roseaux (1997 pour la trad. frçse)

mardi 19 février 2013

Nuée d'oiseaux blancs

Par la fenêtre du wagon bondé, entre Yûrakucho et la gare centrale de Tôkyô, une avenue bordée de grands arbres attira son regard.
C'était une large avenue orientée d'est en ouest, que faisait flamboyer le soleil couchant. Ce long ruban brillait sous la lumière comme un acier poli, et les grands arbres qui le bordaient, vus ainsi à contre-jour, paraissaient d'un vert extraordinairement sombre ; au sol, la densité de l'ombre qui les soulignait était comme une source de fraîcheur. De très beaux arbres, épais de feuillage, étalant fièrement leurs branchages puissants. Ici et là, en retrait, se dressaient les façades de solides maisons d'architecture occidentale.
Etrangement, sur toute sa longueur, l'avenue qui s'offrait au regard était alors absolument déserte, tirant comme un trait de silence et d'immobilité, un trait nu de lumière jusqu'aux fossés du palais impérial, au fond, où elle allait finir. Quel contrastee entre la course du train bondé et la paix souveraine de cette vaste allée, perpendiculaire à la voie, qui semblait s'enfoncer toute seule dans un silence merveilleux, à cette heure singulièrement ample du crépuscule, pour aller déboucher, comme dans un conte, dans le paysage même du couchant ! Un instant, Kikuji crut distinctement apercevoir, qui s'avançait dans l'ombre étirée des grands arbres si paisibles et si frais, la délicate silhouette de Mlle Inamura, son furoshiki de senbazuru à la main. Oui, il voyait jusqu'au plus menu détail des blancs oiseaux qui ornaient le foulard de soie rose !

KAWABATA Yasunari, Nuée d'oiseaux blancs (1949-1952)