lundi 25 mai 2015

Une poétique du changement

Quand je vais de Paris en Bretagne, je regarde souvent, de la fenêtre du train, s'approcher la grande modification attendue. Mais toujours elle échappe. Au Mans, nous sommes encore dans la dépendance de Paris et du fameux "bassin", le paysage reste ouvert. Or, à Laval, nous avons définitivement basculé dans un pays étrange, retiré, devenu secret, en dépit de sa platitude. Et pourtant nulle démarcation entre les deux. Est-ce dans le passage, en sous-sol, du calcaire au granit qu'on lit la mutation, ou de la tuile à l'ardoise du toit des maisons, ou dans le vert des prés, ou dans la forme des clochers ou même dans ces cieux, non plus tendrement "voilés de vapeurs roses" (Baudelaire), mais où les nuages sont structurés désormais en formes vertigineuses, si durement ciselées par le couchant ? Quand donc a commencé d'apparaître, dans l'atmosphère ou la vie des gens, l'élément marin ? Une chose est sûre : même si rien ne l'indique dans le relief, tout a changé sous nos yeux, sans qu'on le perçoive, et jusqu'à la façon dont le soleil se couche derrière les nuages. Un grand chavirement s'est produit, au cours du trajet, mais sans fissure qui le trahisse. Comme si rien ne s'était passé. Car cette prégnance, ou cette ambiance, cette""atmosphère", ne sont pas délimitables en termes de propriétés et sont donc réfractaires à notre prise ontologique.
C'est aussi pourquoi toute poésie descriptive est demeurée ennuyeuse, en dépit du génie des poètes. Car elle suppose toujours des "choses", formant socle, dont  l'aspect soit à déterminer, les propriétés à qualifier.  La mer "est grise", le ciel "est sombre"... On dit chaque fois une "chose", repliée sur ses attributs, alors qu'on veut évoquer un paysage ; on se trouve cantonné dans une assignation têtue, tandis que c'est une nature pervasive, communiquant de part en part, non bornée, qu'on voudrait capter. Combien a-t-il fallu d'infractions et d'écarts obstinément risqués, sous la poussée du poétique (ne serait-ce que les fameuses "licences" conquises à l'encontre de la grammaire), pour que soit sapé enfin cet attachement à la fonction prédicative du langage culminant trop avantageusement dans l'abondance romantique, en France, pour ne pas s'y briser... ; et que de cette voie impraticable, mais si longtemps pratiquée, Baudelaire insidieusement se détourne.

François JULLIEN, Les transformations silencieuses (2009)

dimanche 24 mai 2015

Le "Tao" (la voie)

Le tao (la "voie"), s'il fallait à tout prix le définir, est essentiellement transition, et c'est pourquoi il est indéfinissable (et non pas pour quelque raison "mystique", comme on se plaît à l'imaginer d'Occident).
...
C'est pourquoi nous en sommes toujours, par mauvaise habitude, réduits à supposer un support-substrat du changement dont n'arrive pas à se débarrasser la métaphysique : à supposer toujours, sous ce changement, des "choses" qui changent et donc à perdre, parce que morcelée, raidie et comme plombée par elles, l'essentielle continuité de ce "mouvant" qu'est la vie.

François JULLIEN, Les transformations silencieuses (2009)

vendredi 22 mai 2015

La grâce

La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c'est elle qui fait ce vide.

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce (1948)

dimanche 17 mai 2015

Amour imaginaire

L'amour a besoin de réalité. Aimer à travers une apparence corporelle un être imaginaire, quoi de plus atroce, le jour où l'on s'en aperçoit ? Bien plus atroce que la mort, car la mort n'empêche pas l'aimé d'avoir été.
C'est la punition du crime d'avoir nourri l'amour avec de l'imagination.

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce (1948)

jeudi 7 mai 2015

César

César, calme César, le pied sur toute chose,
Les poings durs dans la barbe, et l’oeil sombre peuplé
D’aigles et des combats du couchant contemplé,
Ton coeur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.

Le lac en vain palpite et lèche son lit rose ;
En vain d’or précieux brille le jeune blé ;
Tu durcis dans les noeuds de ton corps rassemblé
L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.

L’ample monde, au delà de l’immense horizon,
L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison
Qui changeront le soir en furieuse aurore.

Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,
Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore
Quelle foudre s’amasse au centre de César. 
 
 Paul VALERY, Album de vers anciens (1926)
 
 
 
 
 

vendredi 1 mai 2015

Avestruz

Melancolia, saca tu dulce pico ya ;
no cebes tus ayunos en mis trigos de luz.
Melancolia, basta ! Cual beben tus punales
la sangre que extrajera mi sanguijuela azul !

No acabes el mana de mujer que ha bajado ;
yo quiero que de el nazca manana alguna cruz,,
manana que no tenga yo a quien volver los ojos,
cuando abra su gran O de burla el ataud.

Mi corazon es tiesto regado de amargura ;
hay otros viejos pajaros que pastan dentro de el ...
Melancolia, deja de secarme la vida,
y desnuda tu labio de mujer ... !

Cesar VALLEJO, Los heraldos negros (1919)