vendredi 5 octobre 2012

Love song I

Un peu de gris, un peu de pluie
et c'en est déjà presque trop
il faut chanter si bas pour t'endormir
Circé du bord des larmes

frêle et fragile comme tu l'es
parfois je me demande
d'où te viennent ces larges richesses d'ombre
et dans quels jeux silencieux tu t'égares
avec cette soie dévidée dans le noir
sans doute ne sais-tu pas toi-même
pour quelle lumière inconcevable
tu as préparé tant de nuit

auberge aveugle du chagrin
ouverte et jamais pleine
mon beau bémol
ma douce haine
ton secret, tes couloirs
tes veines
où j'habite et retiens ma voix

Nakano-ku, Tokyo, février 1965

Nicolas BOUVIER, Le dehors et le dedans (1997)

dimanche 30 septembre 2012

L'esprit de vérité

L'esprit de vérité n'est rien s'il n'est pas une lumière qui se porte au devant de la lumière, l'intelligibilité n'est rien si elle n'est pas à la fois une rencontre et la joie nuptiale qui s'attache à cette rencontre ; plus je tente de m'élever vers cette lumière incréée sans laquelle je ne serais pas regard - autant dire que je ne serais pas du tout - plus je progresse moi-même en quelque façon dans la foi.

Gabriel MARCEL, Le mystère de l'être (1951)

samedi 29 septembre 2012

Aimer

Amour pur des créatures : non pas amour en Dieu, mais amour qui a passé par Dieu comme par le feu. Amour qui se détache complètement des créatures pour monter à Dieu et en redescend associé à l'amour créateur de Dieu.
Ainsi s'unissent les deux contraires qui déchirent l'amour humain : aimer l'être aimé tel qu'il est et vouloir le recréer.

Simone WEIL, La Pesanteur et la Grâce (1948)

mercredi 4 juillet 2012

Pouchkine

Ah si, Pouchkine... je l'ai dévoré. On a beau connaître telle page, telle scène, on les relit ; c'est une nourriture. Ca vous pénètre, vous avez ça dans le sang, ça vous rafraîchit le cerveau tout en purifiant l'âme des péchés. Son

Lorsque pour le mortel le bruit du jour s'apaise (1)

vaut bien le psaume 50 ("Aie pitié de moi, mon Dieu"). C'est aussi grand, aussi abasourdissant et aussi religieux. C'est la même vérité.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées (1984)
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(1) Souvenir (Vospominanie) 1828.

lundi 25 juin 2012

La tristesse

La tristesse est mon éternelle invitée. Combien je l'aime.
Elle n'est ni richement, ni pauvrement vêtue. Plutôt maigrichonne.
Je crois qu'elle ressemble à ma mère. Elle parle peu ou pas. Tout chez elle est dans le regard, ni amer, ni fâché. Mais existe-t-il des mots pour la décrire ? Elle est infinie.
- La tristesse, c'est l'infini !
Elle vient le soir avec l'obscurité, silencieuse, imperceptiblement. Elle est déjà "là" au moment où on la croit encore loin. Ne se livrant jamais à la moindre objection, à la moindre contestation, elle mêle à tout ce que vous pensez sa touche discrète : et cette "touche" est infinie.
La tristesse est un reproche, une plainte, un manque. Je crois qu'elle s'est approchée de l'homme le soir où Adam a "goûté" au fruit de l'arbre et a été chassé du Paradis. Depuis lors elle n'est jamais bien loin de lui. Toujours là "quelque part" : mais elle ne se montre qu'au crépuscule.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées (1984)

lundi 18 juin 2012

18 juin

Nous avons vécu ensemble,
Ensemble devenant des hommes.
Dans le monde divisé
Unis étaient nos coeurs.
Nous nous sommes reconnus,
Un peuple neuf...
Naissait avec des noms nouveaux,
C'était la Résistance.

Carlo LEVI (cité par Max Gallo, 1944-1945)

dimanche 10 juin 2012

Une réalité indicible

"... Cela nous fait déboucher sur l'idée d'une véritable contradiction ontologique entre notre réalité spatio-temporelle, où règnent des séparations, et une réalité profonde, infra-réelle ou surréelle, où règne l'inséparabilité. Il est possible que cette réalité inconnaissable ignore les séparations du temps et de l'espace, et soit inséparable cependant de notre monde du temps et de l'espace, c'est-à-dire de la séparabilité et de la séparation. Ainsi séparabilité et inséparabilité seraient inséparables. Le problème insondable est la relation que nous entretenons à ce réel profond dont nous pouvons approcher par la pensée et qui pourtant excède le pensable, c'est-à-dire excède nos séparations, nos distinctions, notre logique. Sommes-nous reliés à cette réalité indicible ou exilés d'elle ? Y participons-nous sans le savoir ? Par moments ? Par éclairs ?
J'ai de toute façon la conviction que toute séparation renvoie, d'une certaine manière, à une inséparabilité profonde. Il me semble que c'est là la grande vérité du mysticisme, qui nous met en communication avec une réalité profonde mystérieuse, où devant l'extase cessent les séparations. Dans l'amour, d'ailleurs, les êtres distincts que nous sommes deviennent, s'éprouvent comme inséparables. L'amour a une dimension mystique."

Edgar MORIN, Mes philosophes (2011)

Winters

 "But what after all is one night ? A short space, especially when the darkness dims so soon, and so soon a bird sings, a cock crows, o...