jeudi 15 août 2013

En la fête de l'Assomption

Dieu a créé par amour, pour l'amour. Dieu n'a pas créé autre chose que l'amour même et les moyens de l'amour. Il a créé toutes les formes de l'amour. Il a créé des êtres capables d'amour à toutes les distances possibles. Lui-même est allé, parce que nul autre ne pouvait le faire, à la distance maximum, la distance infinie. Cette distance infinie entre Dieu et Dieu, déchirement suprême, douleur dont aucune autre n'approche, merveille de l'amour, c'est la crucifixion. Rien ne peut être plus loin de Dieu que ce qui a été fait malédiction.
Ce déchirement par-dessus lequel l'amour suprême met le lien de la suprême union résonne perpétuellement à travers l'univers, au fond du silence, comme deux notes séparées et fondues, comme une harmonie pure et déchirante. C'est cela la Parole de Dieu. La création tout entière n'en est que la vibration. Quand la musique humaine dans sa plus grande pureté nous perce l'âme, c'est cela que nous entendons à travers elle. Quand nous avons appris à entendre le silence, c'est cela que nous saisissons, plus distinctement, à travers lui.

Simone WEIL, Attente de Dieu (1966)

mercredi 7 août 2013

Bénédiction

Ecoutez-moi,
vous tous qui êtes en quête de justice,
qui cherchez Yahvé.
Regardez le roc d'où vous futes taillés,
et la fosse d'où l'on vous a tirés.
...
Oui,
Yahvé a pitié de Sion,
il a pitié de toutes ses ruines.
De son site désertique,
il fera un Eden
et de sa steppe,
le jardin de Yahvé.
On y entendra des cris d'enthousiasme
et de joie,
dans l'action de grâces, au son de la musique.

Isaïe, 51, 1-3

samedi 22 juin 2013

Dieu est lumière

L'esprit de vérité n'est rien s'il n'est pas une lumière qui se porte au devant de la lumière, l'intelligibilité n'est rien si elle n'est pas à la fois une rencontre et la joie nuptiale qui s'attache à cette rencontre ; plus je tente de m'élever vers cette lumière incréée sans laquelle je ne serais pas regard - autant dire que je ne serais pas du tout - plus je progresse moi-même en quelque façon dans la foi.

Gabriel MARCEL, Le mystère de l'être, Tome 2 Foi et réalité.

jeudi 13 juin 2013

Solitude et communion

"Au sein même du constructivisme optimiste de la sociologie et du socialisme, le sentiment de solitude se maintient et menace. Il permet de dénoncer comme divertissement pascalien, comme simple oubli de la solitude les joies de la communication, les oeuvres collectives et tout ce qui rend le monde habitable. Le fait de s'y trouver installé, de s'occuper des choses, de s'attacher à elles et même l'aspiration à dominer les choses - n'est pas seulement déprécié dans l'expérience de la solitude, mais expliqué par une philosophie de la solitude. Le souci des choses et des besoins serait une chute, une fuite devant la finalité dernière qu'impliquent ces besoins eux-mêmes, une inconséquence, une non-vérité, fatale, certes, mais portant la marque de l'inférieur et du réprouvable."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre (1979)

lundi 10 juin 2013

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;

Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.

Sully PRUDHOMME, La Vie Intérieure.

samedi 23 février 2013

Un paysage bucolique

Ce n'était pas un de ces paysages d'eau et de montagnes, aux falaises escarpées et aux rochers creusés par des torrents, qu'on qualifie de saisissants ou de sublimes. C'étaient des collines en pentes douces et un cours d'eau tranquille, encore adoucis par la brume du soir qui en estompait les contours, un tableau empreint de sérénité, tout à fait dans le genre de la peinture japonaise yamato-e. Il est vrai qu'en matière de paysages, les goûts varient selon les dispositions de chaque spectateur, et il s'en trouverait sans doute pour dénier toute valeur à ce lieu. Quant à moi, des montagnes et des cours d'eau ordinaires sans rien de grandiose ou d'inattendu, tels que ceux-ci, m'invitent à une douce rêverie et me donnent l'envie de m'attarder indéfiniment auprès d'eux. S'ils ne surprennent pas l'oeil et ne ravissent pas l'âme, de tels paysages attirent le voyageur par leur abord amène et souriant. A un regard rapide, ils ne livrent rien, mais celui qui s'attarde longuement auprès d'eux se sent entouré de chaleur et d'une douce affection, comme dans les bras d'une tendre mère. Dans la solitude du soir, surtout, on voudrait se fondre dans la fine brume qui flotte au-dessus de l'eau, et qui semble de loin nous faire signe.

TANIZAKI Yunichirô, Le coupeur de roseaux (1997 pour la trad. frçse)

mardi 19 février 2013

Nuée d'oiseaux blancs

Par la fenêtre du wagon bondé, entre Yûrakucho et la gare centrale de Tôkyô, une avenue bordée de grands arbres attira son regard.
C'était une large avenue orientée d'est en ouest, que faisait flamboyer le soleil couchant. Ce long ruban brillait sous la lumière comme un acier poli, et les grands arbres qui le bordaient, vus ainsi à contre-jour, paraissaient d'un vert extraordinairement sombre ; au sol, la densité de l'ombre qui les soulignait était comme une source de fraîcheur. De très beaux arbres, épais de feuillage, étalant fièrement leurs branchages puissants. Ici et là, en retrait, se dressaient les façades de solides maisons d'architecture occidentale.
Etrangement, sur toute sa longueur, l'avenue qui s'offrait au regard était alors absolument déserte, tirant comme un trait de silence et d'immobilité, un trait nu de lumière jusqu'aux fossés du palais impérial, au fond, où elle allait finir. Quel contrastee entre la course du train bondé et la paix souveraine de cette vaste allée, perpendiculaire à la voie, qui semblait s'enfoncer toute seule dans un silence merveilleux, à cette heure singulièrement ample du crépuscule, pour aller déboucher, comme dans un conte, dans le paysage même du couchant ! Un instant, Kikuji crut distinctement apercevoir, qui s'avançait dans l'ombre étirée des grands arbres si paisibles et si frais, la délicate silhouette de Mlle Inamura, son furoshiki de senbazuru à la main. Oui, il voyait jusqu'au plus menu détail des blancs oiseaux qui ornaient le foulard de soie rose !

KAWABATA Yasunari, Nuée d'oiseaux blancs (1949-1952)

Winters

 "But what after all is one night ? A short space, especially when the darkness dims so soon, and so soon a bird sings, a cock crows, o...