jeudi 27 décembre 2012

Le temps d'une vie

Que voulez-vous que je fasse du monde
Puisque si tôt il m'en faudra partir.
Le temps d'un peu saluer à la ronde,
De regarder ce qui reste à finir,
Le temps de voir entrer une ou deux femmes
Et leur jeunesse où nous ne serons pas
Et c'est déjà l'affaire de nos âmes.
Le corps sera mort de son embarras.

Jules SUPERVIELLE (1884-1960)

samedi 8 décembre 2012

La première fois...

Je n'ai jamais eu vingt ans mais je sais
qu'on tremble ainsi à vingt ans
quand on approche d'une femme
j'approche peut-être de vingt ans
pour trembler ainsi pour la première fois

tu me diras ce n'est pas la première tu ne diras rien
en tout cas tu ne diras jamais cela
ils diront ce n'est pas la première
et moi je dis
le mont des 40 ans bien dépassé un homme
quand il tremble encore ainsi de vivre
quand à l'approche de la vie (toi) il tremble
en son âme et ses jambes
je dis
c'est sûrement la première fois

quand
après les redites de la vie et les rides
après l'oubli après
la mer effaçant les plages
les cicatrices sous le rire
la vieille douleur en moi tremble de joie
c'est sûrement la première fois

Louis ALTHUSSER, Lettres à Franca (1961-1973)

vendredi 30 novembre 2012

Notre ère

Le monde est devenu fragile
Comme une coupe de cristal,
Les montagnes comme les villes
L'océan même est mis à mal.

Un roc est aussi vulnérable
Qu'une rose sur son rosier
Et le sable tant de fois sable
Doute et redoute sous nos pieds.

Tout peut disparaître si vite
Qu'on le regarde sans le voir.
La terre même est insolite
Que ne fait plus tourner l'espoir.

Hommes et femmes de tout âge
Regagnons vite nos nuages
Puisqu'il n'est pas d'asile sûr
Dans le solide et dans le dur.

Jules SUPERVIELLE, L'Escalier (1956)

samedi 10 novembre 2012

Je t'aime

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne
Pour la santé
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi.

Paul ELUARD, Le phénix (1951)

vendredi 9 novembre 2012

1940

Nous sommes très loin en nous-mêmes
Avec la France dans les bras,
Chacun se croit seul avec elle
Et pense qu'on ne le voit pas.

Chacun est plein de gaucherie
Devant un bien si précieux,
Est-ce donc elle, la patrie,
Ce corps à la face des cieux ?

Chacun le tient à sa façoon
Dans une étreinte sans murmure
Et se mire dans sa figure
Comme au miroir le plus profond.

Jules SUPERVIELLE (1884-1960)

jeudi 8 novembre 2012

De toutes les prisons ...

Un son plus triste de guitare
Que s'il venait des doigts d'un mort
A traversé l'Andalousie
Et s'achemine vers le Nord.
C'est une musique transie
Mais qui cherche à se faire entendre
Et se voudrait encore tendre
Quand c'est un râle au fond du sort...

Jules SUPERVIELLE

mercredi 7 novembre 2012

To Jane : 'The keen stars were twinkling'

 I
The keen stars were twinkling,
And the fair moon was rising among them,
Dear Jane !
The guitar was tinkling,
But the notes were not sweet till you sung them
Again.

II
As the moon's soft splendour
O'er the faint cold starlight of Heaven
Is thrown,
So your voice most tender
To the strings without soul had them given
Its own.

III
The stars will awaken,
Though the moon sleep a full hour later,
To-night ;
No leaf will be shaken
Whilst the dews of your melody scatter
Delight.

IV
Though the sound overpowers,
Sing again, with your dear voice revealing
A tone
Of some world far from ours,
Where music and moonlight and feeling
Are one.

Percy Bysshe SHELLEY (1822)

***

A Jane

I
Les étoiles aiguës scintillaient,
Et la belle lune entre elles se levait,
Chère Jane !
La guitare tintait
Mais les notes n'étaient douces que quand vous les chantiez
De nouveau..

II
Comme la molle splendeur de la lune
Sur la faible, froide lumière des astres aux cieux
Se répand,
Ainsi votre voix, la plus tendre,
Aux accents dépourvus d'âme avait alors donné
La sienne.

III
Les étoiles s'éveilleront,
Quoique dorme la nuit une pleine heure plus tard
Cette nuit.
Nulle feuille ne remuera
Tandis que les rosées de votre mélodie épandront
Le délice.

IV
Quoique le son subjugue,
Chantez encore, de votre chère voix révélant
Une harmonie
De quelque monde loin du nôtre
Où la musique, le clair de lune, le sentiment
Ne font qu'un.

(Traduction A. Fontainas)



Winters

 "But what after all is one night ? A short space, especially when the darkness dims so soon, and so soon a bird sings, a cock crows, o...