dimanche 7 février 2010

Désir d'éternité

...la vie comporte une impulsion vers la rapidité, soit comme fuite devant le danger, soit comme tension vers un objet digne de convoitise. Elle comporte aussi l'impulsion contraire, vers ce qui est détente, absence d'intention et repos. Nous connaissons - rarement il est vrai - ces instants où tout en nous se fait silence, où le désir et la crainte disparaissent. On ne réalise plus qu'on ait jamais pu aller à la poursuite des choses ou craindre quoi que ce soit. Il semble qu'on frôle de peu l'instant d'achèvement où ce courant tourmenté arrivera à l'arrêt complet, parce qu'il a atteint la plénitude, non telle ou telle chose, qui toujours déçoit, mais simplement la plénitude de l'exister, de l'exister tout court et qui contient tout.

Romano GUARDINI, Les fins dernières

samedi 6 février 2010

César

César, calme César, le pied sur toute chose,
Les poings durs dans la barbe, et l'oeil sombre peuplé
D'aigles et des combats du couchant contemplé,
Ton coeur s'enfle, et se sent toute-puissante Cause.

Le lac en vain palpite et lèche son lit rose;
En vain d'or précieux brille le jeune blé;
Tu durcis dans les noeuds de ton corps rassemblé
L'ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.

L'ample monde, au delà de l'immense horizon,
L'Empire attend l'éclair, le décret, le tison
Qui changeront le soir en furieuse aurore.

Heureux là-bas sur l'onde, et bercée du hasard,
Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore
Quelle foudre s'amasse au centre de César.

Paul VALERY, Album de vers anciens

vendredi 5 février 2010

Para el alma imposible de mi amada

Amada : no has querido plasmarte jamás

como lo ha pensado mi divino amor.

Quédate en la hostia,

ciega e impalpable,

como existe Dios.

Si he cantado mucho, he llorado más

por ti ¡ oh mi parabola excelsa de amor !

Quédate en el seso,

y en el mito inmenso

de mi corazón !

Es la fe, la fragua donde yo quemé

el terroso hierro de tanta mujer ;

y en un yunque impío te quise pulir.

Quédate en la eterna

nebulosa, ahí,

en la multicencia de un dulce noser.


Y si no has querido plasmarte jamás

en mi metafísica emoción de amor,

deja que me azote,

como un pecador.


César VALLEJO, Los heraldos negros (1918)

jeudi 4 février 2010

Mon frère

Comme le scorpion, mon frère

Tu es comme le scopion

Dans une nuit d’épouvante,

Comme le moineau, mon frère

Tu es comme le moineau

Dans ses menues inquiétudes.

Comme la moule, mon frère,

Tu es comme la moule

Enfermée et tranquille.

Tu es terrible, mon frère,

Comme la bouche d’un volcan éteint.

Et tu n’es pas un, hélas,

Tu n’es pas cinq,

Tu es des millions.

Tu es comme le mouton, mon frère,

Quand le bourreau lève son bâton

Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau

Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.

Tu es la plus drôle des créatures, en somme,

Plus drôle que le poisson

Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre

C’est grâce à toi, mon frère,

Si nous sommes affamés, épuisés,

Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,

Pressés comme la grappe pour donner notre vin,

Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non,

Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.



Nazim HIKMET, Anthologie poétique (1948)

mercredi 3 février 2010

La chanson d'Eviradnus

Si tu veux, faisons un rêve.
Montons sur deux palefrois;
Tu m'emmènes, je t'enlève.
L'oiseau chante dans les bois.

Je suis ton maître et ta proie,
Partons, c'est la fin du jour;
Mon cheval sera la joie,
Ton cheval sera l'amour.

Nous ferons toucher leurs têtes;
Les voyages sont aisés;
Nous donnerons à ces bêtes
Une avoine de baisers...

Viens, sois tendre, je suis ivre.
O les verts taillis mouillés !
Ton souffle te fera suivre
Des papillons réveillés...

Allons-nous en par l'Autriche !
Nous aurons l'aube à nos fronts;
Je serai grand, et toi riche,
Puisque nous nous aimerons.

Allons-nous-en par la terre,
Sur nos deux chevaux charmants,
Dans l'azur, dans le mystère,
Dans les éblouissements !

Nous entrerons à l'auberge,
Et nous paierons l'hôtelier
De ton sourire de vierge,
De mon bonjour d'écolier.

Tu seras dame, et moi comte;
Viens, mon coeur s'épanouit;
Viens, nous conterons ce conte
Aux étoiles de la nuit.

Victor HUGO, La légende des siècles

mardi 2 février 2010

La douleur

A la longue, une douleur se libère de l'anxiété, du souvenir, du soupçon qui la provoqua, et elle existe toute seule dans l'âme.

Cesare PAVESE, Le métier de vivre (12 mars 1945)

lundi 1 février 2010

L’isolement

« Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds :
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes :
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur,
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières ?
Vains objets dont pour moi le charme est envolé
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours :
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? Je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux ?

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire :
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi :
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir se lève et l’arrache aux vallons :
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ! »

Alphonse de LAMARTINE, Méditations poétiques (1820)

Winters

 "But what after all is one night ? A short space, especially when the darkness dims so soon, and so soon a bird sings, a cock crows, o...