mercredi 1 février 2012

La poésie

Quelle peut être l'utilité de la poésie, dans un monde où la dictature de l'image tend à la bâillonner ? Je pense qu'elle doit justement lutter contre cette dictature-là, omniprésente, sournoise. Plus que jamais, la poésie a un devoir de résistance, mais elle a bien d'autres missions.
Je crois d'abord qu'elle a une mission d'éveil. Elle nous aide à trouver une nouvelle spiritualité, à forger de nouvelles mythologies, afin de proposer une alternative aux discours religieux actuels, lesquels sont de plus en plus monolithiques, voire intégristes. Mais la poésie a une autre mission, essentielle elle aussi : parce qu'elle est invention, surtout sur le plan musical, elle ajoute aux mots de tous les jours des éléments nouveaux qui les transforment, les décapent et les purifient en les détournant de leur usage routinier. La poésie sert à faire évoluer notre langage. Enfin, parce qu'ils travaillent dans le pluriel de l'imaginaire, la polyphonie et la fantaisie, les poètes tracent des chemins buissonniers qui permettent d'éviter les écueils du dogmatisme. J'ajouterais enfin qu'ils ne gagnent pas d'argent, et que cette image est très subversive, dans  un monde où le fric est devenu un dieu.

Michel BUTOR, Ecrire, c'est détruire les barrières (2006)

mardi 31 janvier 2012

De la littérature

Dans la vie, on fait rarement l'expérience de pénétrer le cerveau d'un autre. Seule la littérature offre cette possibilité : habiter l'esprit de gens qui ne sont pas nous. C'est pour ça que nous aimons lire. C'est pour ça que la lecture est si belle, si provocante, si humaine : parce qu'elle nous permet de partager avec les autres quelque chose d'intime. Un livre, c'est le seul lieu au monde où deux étrangers peuvent se rencontrer de façon intime.

Paul AUSTER, New York, c'est le monde ! (2002)

mardi 17 janvier 2012

Hymne

A la très-chère, à la très-belle
Qui remplit mon coeur de clarté,
A l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en l'immortalité !

Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume
L'atmosphère d'un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,
T'exprimer avec vérité ?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité !

A la très-bonne, à la très-belle,
Qui fait ma joie et ma santé,
A l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en l'immortalité !

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, XLII.


dimanche 15 janvier 2012

Amour à mort (Narcisse)

La bouffée d'abîme peut venir d'une blessure, mais aussi d'une fusion : nous mourons ensemble de nous aimer : mort ouverte, par dilution dans l'éther, mort close du tombeau commun.

Il a fallu beaucoup de hasards, beaucoup de coïncidences surprenantes (et peut-être beaucoup de recherches), pour que je trouve l'Image qui, entre mille, convient à mon désir.

Roland BARTHES, Fragments d'un discours amoureux (1977)

dimanche 8 janvier 2012


Savez-vous que chaque minute un enfant meurt dans le monde d'une mort non naturelle, de la famine, de la violence ? Les leçons du XX° siècle n'ont pas été tirées. Nous avons essayé, mais elles n'ont pas été reçues. Comme ce messager de Kafka qui n'arrive pas à délivrer son message. Je suis triste pour les jeunes d'aujourd'hui. Si j'étais seul, je pourrais me dire : j'ai le droit de désespérer, j'ai toutes les raisons du monde pour ne plus avoir foi en l'homme ni en Dieu. Mais il y a l'autre. Dès qu'il y a l'autre, je n'ai plus le droit de renoncer.

Elie Wiesel, Nous n'avons pas tiré les leçons du XX° siècle.

lundi 2 janvier 2012

La langue, la poésie

Il est important d'être sensible aux suggestions de la langue, à la poésie qui nous transmet les mythes, les espérances, les héros, les figures symboliques incarnant des situations humaines.

Jacqueline de ROMILLY, Protéger le français, c'est essentiel 

samedi 24 décembre 2011

NOEL !

"Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés ... pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l'ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix."

LUC, 1, 76-79

mardi 15 novembre 2011

La beauté



Aucune grâce extérieure n'est complète si la beauté intérieure ne la vivifie. La beauté de l'âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps.

Victor HUGO, Post-scriptum de ma vie

dimanche 13 novembre 2011

La prière

La vie spirituelle véritable ne s'ouvre qu'avec l'affirmation d'une réciprocité en Dieu, d'une réponse, et cette affirmation c'est la prière.

Gabriel MARCEL, Fragments philosophiques (1909-1914)

jeudi 10 novembre 2011

Poème à Franca

les noms d'oiseaux
te couvrir de noms
d'oiseaux
te couvrir d'aigles et d'argile
d'algues et de douleurs
te couvrir d'ailes
de doubles ailes mon empennage
d'ocre et de langes de bleu de
larmes
te couvrir de flammes et de cris
d'ambre et de braises
de cendre et d'aube
de terre nuit et de mer grise
te couvrir de chapeaux d'église
de toits de fruits
t'habiller d'ombres désavouées
te prendre fils octogonaux
ma belle araignée à l'oeil rond
le cri muet du cercle intense
mouches désoeuvrées ô silence

tremblait la neige comme toi
le coeur bat rouge neige neige
...
te couvrir d'arbres désarmés
quand les comptables passeront
avec leur carnet leur crayon
pour la revue de fin d'année
tendre arbre nu ma bien-aimée
je dis rien t'as raison tu cause(s)
je n'ai que sottise à te dire
et c'est toujours la même chose
même chose à écrire à lire

t'es pas un fil t'es pas une ombre

l'espace est plein de points précis
indiscernables exacts prémédités
géométrie commodités
pour achever notre récit

que tu es longue ma mémoire
toi longue longue mon amour
longue à attendre brève à voir
ma longue soif brève à boire

ma longue à boire brève soif

ma longue soif longue à boire

Louis ALTHUSSER, Lettres à Franca (1961-1973)


mardi 8 novembre 2011

La charité ne peut être mise en déroute par la souffrance, car sa tendresse est universelle ; celui qui aime ne peut jamais haïr, quoi qu'on lui fasse ; c'est là ce que la charité a de meilleur.

Saint Jean CHRYSOSTOME, 33 ème homélie

dimanche 6 novembre 2011

Les roses de Saadi


J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)



mercredi 2 novembre 2011

Renoncement

"Renoncer à obtenir tout immédiatement, consentir à cesser d'être His Majesty the Baby, renoncer à conquérir et à posséder la mère, à supprimer père et frères, reconnaître notre finitude, admettre que nous ne sommes pas immortels et que nous ne sommes ni le centre du monde ni le centre de nous-mêmes, découvrir à nos dépens les limites de notre pensée... La liste est longue et il ne nous plaît pas de voir dans notre vie une succession de renoncements. Telle est pourtant la condition pour que cette vie invente et s'invente, soit toujours en mouvement au lieu de rester à jamais fixée à ses premières attentes, à ses premiers objets d'amour et de haine."

Jean-Bertrand PONTALIS, Un jour le crime (2011)

lundi 10 octobre 2011

Laudate...

Effacement de la frontière entre la poésie et la prose. Célébration conjointe de l'autre et de l'être, addition de petits riens, festin de détails, perpétuelle action de grâce.

Alain FINKIELKRAUT, Et si l'amour durait (2011)

vendredi 7 octobre 2011

Du bon usage du roman

... de Don Quichotte à Madame Bovary, les romanciers ont traité du retentissement de la mauvaise littérature sur la vie des hommes. C'est justement le problème posé au roman et c'est là que l'on voit tout l'enjeu de la littérature. Pourquoi faut-il lire de bons livres ? Pour échapper à l'emprise des mauvais sur notre vie la plus intime.

Alain FINKIELKRAUT, Nous, les post-romantiques (2011)

jeudi 6 octobre 2011

Pouvoirs de la parole

La parole, on le sait, occupe une place prépondérante dans l'histoire des cures psychiques : elle soigne, elle répare, elle permet de lever les mauvais sorts et elle est parfois l'équivalent d'une confession. Elle possède des vertus cathartiques au même titre que le théâtre des Tragiques grecs, dont Freud se voulut d'ailleurs l'héritier. Elle permet au patient de se déprendre de son illusoire prétention à la maîtrise de soi et au thérapeute d'inventer des interprétations libératrices. (...) La parole peut aussi se transformer en un outil de destruction quand elle sert de support à des anathèmes, des rumeurs, des complots. Elle devient infâme, trompeuse, assassine dès lors qu'elle est maniée par des dictateurs ou des gourous qui savent capter la haine des peuples pour la retourner contre les élites. On sait que la parole et la voix de Hitler ont perverti la langue allemande tout en exerçant sur les foules un pouvoir de fascination hypnotique.

Elisabeth ROUDINESCO, Lacan, envers et contre tout (2011)

dimanche 4 septembre 2011

ll faut nous aimer

Il faut nous aimer sur terre. Il faut nous aimer vivants.
Ne crois pas au cimetière. Il faut nous aimer avant.
Ma poussière et ta poussière deviendront le gré des vents.

IL FAUT NOUS AIMER VIVANTS

Sans curé, maire, notaire
Ou avec, ça se défend,
Il faut nous aimer sur terre,
Il faut nous aimer vivants.

Ne crois pas au cimetière,
Il faut nous aimer avant.

À moins d’être au monastère
Et toi ma belle au couvent,
Il faut nous aimer sur terre,
Il faut nous aimer vivants.

Ne crois pas au cimetière,
Il faut nous aimer avant.

N’embarquons pas pour Cythère
Morts et froids les pieds devant.
Il faut nous aimer sur terre,
Il faut nous aimer vivants.

Ne crois pas au cimetière,
Il faut nous aimer avant.

Quand même un Dieu salutaire
Renouerait nos cœurs fervents,
Il faut nous aimer sur terre,
Il faut nous aimer vivants.

Ne crois pas au cimetière,
Il faut nous aimer avant.


Paul FORT (1912)






jeudi 28 juillet 2011

Eurydice

Ne pas pouvoir se retourner
Quand le jour est derrière soi.
Qu'une nuit de mauvaise foi
Hante notre face damnée,
Quand le visage d'Eurydice
Forme une aurore de délice
Et nous illumine le dos
Mais laisse nos yeux sans échos
Et sans regard pour la merveille
Qui derrière nous appareille.
Il suffirait d'un mouvement
Pour que s'approche un autre monde
Pour que les ténèbres répondent
A notre coeur interrogeant.
Mais tu ne peux pas faire un geste,
Mille fers crochus t'en empêchent,
Ni même lever une main
Qui éclairerait ton chemin.

(...)

L'oubli me pousse et me contourne
Avec ses pattes de velours,
Il est poussé par le silence
Et l'un de l'autre ils font le tour,
Doucereux étouffeurs d'amour.
On sait toujours à quoi ils pensent
Et c'est aux dépens de nos jours,
Eux qui confondent leurs contours
Et l'un l'autre se recommencent
Pour mieux effilocher nos jours
Jusqu'à l'ultime transparence,
Tout en faisant le coeur plus lourd
Pour presque empêcher son avance.
Voilà, voilà qu'ils l'ont glacé !
C'est leur façon de terrasser.
Oh ! que je tâte cette pierre
Qu'éclaire l'étoile polaire !

Jules SUPERVIELLE, Oublieuse mémoire (1948)

samedi 16 juillet 2011

Les beautés offertes

"Il faut sauver les beautés offertes et nous serons sauvés avec elles. Pour cela, il nous faut, à l'instar des artistes, nous mettre dans une posture d'accueil, ou alors, à l'instar des saints, dans une posture de prière, ménager constamment en nous un espace vide fait d'attente attentive, une ouverture faite d'empathie d'où nous serons en état de ne plus négliger, de ne plus gaspiller, mais de repérer ce qui advient d'inattendu et d'inespéré."

François CHENG, Oeil ouvert et coeur battant

jeudi 30 juin 2011

Amour mutuel

"Je disais que l'amour vrai, c'est discerner dans l'autre - pour l'avoir reconnu tout d'abord en soi-même - le vrai moi, sujet de l'amour, et l'aider à prendre conscience de ce qu'il est ou peut devenir. N'est-ce pas l'aider à réfléchir la lumière de l'amour créateur ? Non, ce serait-là trop dire, et pas assez. Aimer, c'est aider l'autre à se situer de telle manière que la lumière se voie en lui, mais qu'en même temps le vrai moi de l'amant s'y découvre, autrement éclairé, et par là subtilement changé, un peu plus lui-même qu'avant : amour mutuel."

Denis de ROUGEMONT
, Comme toi-même

mardi 28 juin 2011

Hymne à la joie

O Homme, prends garde !
Que dit Minuit profond ?
J'ai dormi, j'ai dormi -
Du fond d'un songe je m'éveille :
Profond est le monde
Et plus profond que le jour ne l'a cru.
Profonde est sa douleur -
Mais la joie plus profonde encore que la peine
La douleur dit : Passe et finis !
Mais toute joie veut l'éternité,
Veut la profonde, profonde éternité !

Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra

samedi 25 juin 2011

Le fil d'Ariane

Grandes formes simples et ordonnatrices, symboles actifs et véhicules des puissances animiques d'Eros, les mythes peuvent nous servir de guides dans la Comédie infernale, purgative ou sublime de nos désirs, de nos passions, de notre amour. Quand nous ignorons leur nature, ils nous gouvernent sans pitié et nous égarent. Mais les identifier, connaître leur langage et les tours et détours dont ils sont coutumiers peut nous permettre de trouver le fil rouge des trames où nous sommes engagés, et de nous orienter dans la forêt obscure de nos phantasmes, vers l'issue de lumière et notre vrai Désir."

Denis de ROUGEMONT, Comme toi-même, Essais sur les Mythes de l'Amour

dimanche 12 juin 2011

Dimanche de Pentecôte

"l'Esprit de Yahvé reposera sur lui : esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de Yahvé"

Isaïe
XI, 2.

samedi 4 juin 2011

Hymne

À la très-chère, à la très-belle
Qui remplit mon coeur de clarté,
À l'ange, À l'idole immortelle,
Salut en l'immortalité !

Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume
L'atmosphère d'un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,
T'exprimer avec vérité?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité !

À la très-bonne, à la très-belle
Qui fait ma joie et ma santé,
À l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en l'immortalité !

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal

jeudi 2 juin 2011

De l'amour

Il est caractéristique de l'Europe chrétienne et de l'Occident tout entier que, là seulement, toutes les formes humaines de l'attrait aient pu être comprises sous un vocable unique, désignant non quelque substance commune, mais un mouvement créateur de l'être, qui se manifeste en elles toutes. Il est inévitable que certains critiques me reprochent de "confondre"... l'amour divin, la passion et le désir, l'agapè, l'éros et l'aphros; mais cette apparente erreur de vocabulaire est le fait de toute notre culture occidentale.
(...)
Ces vifs plaisirs profonds, anxieux ou tendres, moments de grâce de l'amour humain et couleurs du langage mystique, procèdent de l'imagination. Ils ne sont, de toute évidence, pas plus "physiques" que spirituels, bien qu'ils tiennent à ces deux domaines, et peut-être surtout au second. Ils ne sont pas du monde des corps, qui est substantif, ni du monde de l'esprit, qui est celui du verbe, mais du monde animé de l'adjectif qui est qualification de la substance par l'émotion."

Denis de ROUGEMONT
, Comme toi-même

lundi 16 mai 2011

La petite espérance

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance. Immortelle.
C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera.
Dans le futur du temps et de l'éternité.
Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité même.

Charles PEGUY
, Le Porche du mystère de la deuxième vertu.

mercredi 11 mai 2011

Regrets

France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle.
Ore, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle :
Mais nul, sinon Echo, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine,
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine
D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las ! Tes autres agneaux n'ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

Joachim du BELLAY
, Regrets, IX.

dimanche 8 mai 2011

8 mai 1945-8 mai 2011

Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés
...
Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l'ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l'incendie au loin roses d'Anjou

Louis ARAGON
, Le Crève-coeur, 1941

samedi 7 mai 2011

Le joli mois de mai...

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube de ses pleurs, au point du jour, l'arrose;

La grâce dans sa feuille et l'amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,
Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.

Pierre de RONSARD
, Amours de Marie, II, 4.

jeudi 5 mai 2011

Je songe ...

Je songe à la saison où mûrissaient les citrons. Au vent de février qui cassait les tiges des fougères avant qu'on ne les eût laissées se dessécher. Aux citrons mûrs dont l'odeur emplissait la vieille cour.
Par les matins de février, le vent venait de la montagne. Les nuages attendaient là-haut que le beau temps les fasse descendre dans la vallée; entre-temps, ils laissaient le ciel bleu vide, ils laissaient la lumière entrer dans le jeu du vent qui dessinait des cercles sur la terre, brassait la poussière et faisait battre les branches des orangers.
Les moineaux riaient. Ils picotaient les feuilles que le vent faisait tomber et riaient; ils laissaient des plumes entre les branches épineuses, chassaient les papillons et riaient. C'était la belle saison.
En février, quand les matins n'étaient que vent, moineaux et lumière bleue. Je m'en souviens.
C'est à cette saison que ma mère est morte.

Juan RULFO, Pedro Paramo (trad. Gabriel Iaculli)

lundi 2 mai 2011

La poésie

Je crois que la poésie est quelque chose qu'on sent, et si vous ne sentez pas la poésie, la beauté d'un texte, si un récit ne vous donne pas l'envie de savoir ce qui s'est passé ensuite, c'est que l'auteur n'a pas écrit pour vous. Laissez-le de côté car la littérature est assez riche pour vous offrir un auteur digne de votre attention, ou indigne aujourd'hui de votre attention mais que vous lirez demain.
(...)
Le fait esthétique est quelque chose d'aussi évident, d'aussi immédiat, d'aussi indéfinissable que l'amour, que la saveur d'un fruit, que l'eau. Nous sentons la poésie comme nous sentons la présence d'une femme, ou comme nous sentons le voisinage d'une montagne ou d'une baie. Si nous la sentons de façon immédiate, pourquoi la diluer dans d'autres mots qui seront certainement moins forts que nos sentiments.

Jorge Luis BORGES
, Conférences

dimanche 1 mai 2011

Moi qui éprouve, comme chacun, le besoin d'être reconnu, je me sens pur en toi et vais à toi. J'ai besoin d'aller là où je suis pur. Ce ne sont point mes formules ni mes démarches qui t'ont jamais instruit sur qui je suis. C'est l'acceptation de qui je suis qui t'a fait, au besoin, indulgent à ces démarches comme à ces formules. Je te sais gré de me recevoir tel que me voici. Qu'ai-je à faire d'un ami qui me juge ? Si j'accueille un ami à ma table, je le prie de s'asseoir, s'il boîte, et ne lui demande pas de danser.

Antoine de SAINT-EXUPERY
, Lettre à un otage (1944)

lundi 25 avril 2011

Sourire

Wept for me for thee for all,
When he was an infant small.
Thou his image ever see.
Heavenly face that smiles on thee.

Smiles on thee on me on all,
Who became an infant small,
Infant smiles are his own smiles,
Heaven and earth to peace beguiles.

William BLAKE
, Songs of Innocence (1784)

dimanche 24 avril 2011

vendredi 22 avril 2011

Vendredi Saint

La prière sacerdotale du Sauveur (Jean,17) nous révèle le mystère de sa vie intérieure : l'intimité des personnes divines et l'inhabitation de Dieu dans son âme. C'est dans l'abîme de ces profondeurs mystérieuses, dans le silence et le secret, que l'oeuvre de la Rédemption a été conçue et consommée ; et c'est ainsi qu'elle se poursuivra jusqu'à la fin des temps, jusqu'à ce que tous soient Un...

Edith STEIN
, La Prière de l'Eglise (1936)

lundi 11 avril 2011

Le regard, la poésie

... le monde est un, tout est en lui; de la vie banale aux sommets de l'art, il n'y a pas rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l'attention, à une manière tout autre, tout autrement orientée, infiniment plus riche en harmoniques, d'écouter et de regarder. Ce qui fait que la littérature (j'ai envie de dire plutôt : la poésie) est à prendre en effet extrêmement au sérieux, et à prendre au sérieux sans tristesse aucune, à cause de son immense, et quotidienne, capacité de métamorphose et d'enrichissement.

Julien GRACQ, Entretiens (2002)

jeudi 31 mars 2011

Les Arcanes

Or, il advint qu'un jour Adam entendit en son moi Eve qui l'interrogeait : "Adam, être de mon amour, n'est-il pas vrai que ce qui me sépare de toi est le rien ?"

Ce mot rien résonnait doucement et étrangement dans la bouche de l'épouse. Adam tomba dans une profonde méditation.

Il ne ferma pas les yeux. Il interrogeait l'espace, l'incorporelle lumière de la beauté. La vision était là. Adam leva la tête; un aigle volait vers le soleil. L'espace était là. Deux nuages légers glissaient lentement comme pour se fondre en un seul : il y avait comme une impatience en Adam; les nuages glissaient lentement dans le temps. Et sous les pieds d'Adam, les pierres étaient chaudes du merveilleux midi.

O.V. de L. MILOSZ, Les Arcanes (1994)

mercredi 16 mars 2011

Pour l'Absente

Je ne cherche plus ton visage

Ta voix ne m’atteint plus qu’en rêve

Nul besoin de serrer ton poignet sous mes doigts

Mais l’opacité des jours et des nuits
s’est diluée dans la clarté

Délivré
du nuage devant le soleil
de la mélancolie du regard qui se détourne
Pour trouver dans l’absence la force d’aimer mieux

Je sais quels mots tu n’as jamais pu dire

Je sais quels autres mots j’aurais dû inventer

Tu n’as jamais été si près de moi

Marcel RAYMOND, Poèmes pour l'Absente

dimanche 6 mars 2011

J'aime ce poème

Ce n'est pas tous les jours dimanche
Et longue joie...Il faut partir.
La peur de ne pas revenir
Fait que son sort ne change.

Je sais ce qu'il a vu,
Ses enfants à la main,
Gais et si fiers de ce butin,
Dans les maisons et dans les rues.

Il a vu l'endroit où est son bonheur,
Des corsages fleuris d'anneaux et de rondeurs,
Sa femme avec des yeux amusants et troublants,
Comme un frisson d'air après les chaleurs,
Et tout son amour de maître du sang.

Paul ELUARD, Le devoir et l'inquiétude (1917)

samedi 5 mars 2011

Le rendez-vous perpétuel

J'écris contre le vent majeur et n'en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise

L'histoire et mon amour ont la même foulée
J'écris contre le vent majeur et que m'importe
Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés

Le pain futur et rient que pour moi toute porte
Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux
Qu'un tramway qui s'en va toujours un peu t'emporte

Contre le vent majeur par un temps nuageux
J'écris comme je veux et tant pis pour les sourds
Si chanter leur paraît mentir à mauvais jeu

Il n'y a pas d'amour qui ne soit notre amour
La trace de tes pas m'explique le chemin
C'est toi non le soleil qui fais pour moi le jour

Je comprends le soleil au hâle de tes mains
Le soleil sans amour c'est la vie au hasard
Le soleil sans amour c'est hier sans demain

Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent
C'est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré
C'est toujours notre amour la rue où l'on s'égare

C'est notre amour c'est toi quand la rue est barrée
C'est toi quand le train part le coeur qui se déchire
C'est toi le gant perdu pour le gant déparé

C'est toi tous les pensers qui font l'homme pâlir
C'est toi dans les mouchoirs agités longuement
Et c'est toi qui t'en vas sur le pont des navires

Toi les sanglots éteints toi les balbutiements
Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles
Un murmure échappé des mots dits en dormant

Le sourire surpris le rideau qui s'envole
Dans un préau d'école au loin l'écho des voix
Un deux trois des enfants qui comptent qui s'y colle

La nuit le bruire des colombes sur le toit
La plainte des prisons la perle des plongeurs
Tout ce qui fait chanter et se taire c'est toi

Et c'est toi que je chante AVEC le vent majeur

Louis ARAGON, Deux poètes d'aujourd'hui (Inédit, 1947)

jeudi 3 mars 2011

Cleopatra

The barge she sat in, like a burnish'd Throne
Burnt on the water : the poop was beaten gold,
Purple the sails : and so perfumed that
The winds were love-sick.
With them the oars were silver,
Which to the tune of flutes kept stroke, and made
The water which they beat, to follow faster ;
As amorous of their strokes. For her own person,
It beggar'd all description, she did lie
In her pavilion, cloth of gold, of tissue,
O'er-picturing that Venus, where we see
The fancy out-work Nature. On each side her,
Stood pretty dimpled boys, like smiling Cupids,
With divers colour'd fans whose wind did seem,
To glow the delicate cheeks which they did cool,
And what they undid did.
(...)
Her gentlewomen, like the Nereides,
So many mermaids tended her i'th'eyes,
And made their bends adornings. At the helm,
A seeming mermaid steers : the silken tackle,
Swell with the touches of those flower-soft hands,
That yarely frame the office. From the barge
A strange invisible perfume hits the sense
Of the adjacent wharfs.

SHAKESPEARE, The Tragedy of Antony and Cleopatra (Act Two, Scene Two).

jeudi 24 février 2011

Paysages

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la Terre.
Paysages du Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.
Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des "saudades".
Paysages pour couvrir les plaies, l'acier, l'éclat, le mal, l'époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.

Henri MICHAUX, Peintures (1939) in L'espace du dedans

vendredi 11 février 2011

Ombres

Au mal :

Nous étions deux à nous chauffer au même feu
Feu qui brûla le sang des forêts tropicales
Et qui faisait au ciel monter les feuilles sèches
Flammes lourdes d'en bas la terre pour tanière
Et danse dans les yeux au-delà des étoiles

Nous étions deux à nous chauffer au même feu
Chargé d'amour comme de plomb comme de plumes
Dans la douleur et dans la joie nous n'étions qu'un
Même couleur et même odeur même saveur
Mêmes passions même repos même équilibre

Nos gestes notre voix se détendaient ensemble
L'or de notre mémoire avait la même gangue
Et nos baisers suivaient une route semblable
Je t'embrassais tu m'embrassais je m'embrassais
Tu t'embrassais sans bien savoir qui nous étions

Tu tremblais tout entière entre mes mains tremblantes
Nous descendions la même pente vers le feu
Vers son délire et vers ses cendres vers la fin
De notre union la fin de l'homme avec la femme

Comment aurions-nous pu nous penser séparés
Nous qui filions nos jours et nos nuits en rêvant
Amants d'un temps commun amants de chair jumelle
Rien ne changeait de sens ni d'accent pour nous deux
Dans les plis de nos draps nous nous croyions utiles.

Et dans les plis des rues nous n'étions pas en vain
Nous luttions sans douter pour la vie fraternelle
Nous faisions corps avec le vent avec la voile
Avec l'espoir sans frein des hommes malheureux
Ils sont au bout de tout et chantent leur naissance

Mais toi tu es bien morte et moi je suis bien seul
Je suis mal amputé j'ai mal j'ai froid je vis
En dépit du néant je vis comme on renie
Et si ce n'était pas pour toi qui as vécu
Comme un être parfait comme je devrais être

Je n'aurais même pas à respecter nos ombres.

Paul ELUARD
, Une leçon de morale (1950)

jeudi 3 février 2011

Etre reconnu est au coeur de la demande d'amour. Etre reconnu dans son existence singulière. Cela commence avec le regard, celui d'une mère sans doute. Je me vois dans ce regard qui se porte sur moi : j'existe. Désarroi si ce regard me fuit, se porte ailleurs, est indifférent, hostile ou si je m'aperçois que je me suis leurré en croyant qu'il m'était destiné.

Jean-Bertrand PONTALIS
, En marge des nuits (2010)

dimanche 23 janvier 2011

Le clair sourire

Partout où ton pas est allé
Et partout où ta main se pose,
Il reste de toi quelque chose
D'indéfinissable et d'ailé.

Aussi j'aime ce que tu touches
Comme si c'était un peu toi ;
Partout où tu passas, je vois
Le clair sourire de ta bouche.

Il est là-bas, sur le balcon
Où tu suis ton rêve, accoudée,
Et dans la fraîche et sombre allée
Où nous allons.

Partout tu laisses une empreinte
Presque imperceptible de toi,
Une lueur jamais éteinte
Qui n'est visible que pour moi.

Ici je vois une attitude,
Un regard de tes larges yeux ;
Ici la tranquille habitude,
Ou le songe silencieux.

Là, c'est un signe de ta tête
Ou les fleurs que tu vas cueillir ;
Là, vaguement ta silhouette
En la brume du souvenir.

Partout où ton pas est allé
Et partout où ta main se pose,
Il reste de toi quelque chose
D'indéfinissable et d'ailé ...

Jules SUPERVIELLE, Comme des voiliers (1910)

jeudi 20 janvier 2011

Voyage en soi

Nous verrons-nous jamais quand, légers, auront fui
Les jours que nous vivrons encore ?
Aura-t-elle une fin l'imperturbable nuit,
Après notre dernière aurore ?

Ne viendras-tu jamais sur mon coeur d'autrefois
Poser ta main terrestre et douce,
Toi qui pour notre amour, multiple comme un bois,
Fus l'eau vivante sur la mousse ?

Est-ce vrai que l'on meurt tout à fait, est-ce vrai
Que les yeux clos jamais ne s'ouvrent ?
Et que le morne froid qu'un jour je sentirai
Est celui des chenets que nul feu ne recouvre ?

Est-ce vrai que ta joie et ton jeune baiser,
Et les saisons de ton visage,
Que tout s'effacera dans mon coeur apaisé,
Et même ta présente image ?

Toi que voilà glissant des bagues à tes doigts,
Et qui souris et qui badines,
Ô toi qui ne sais pas quel angoissant émoi
Est né dans mon âme orpheline ?

Jules SUPERVIELLE, Poèmes (1919)

lundi 17 janvier 2011

Couvre-feu

Que voulez-vous la porte était gardée

Que voulez-vous nous étions enfermés

Que voulez-vous la rue était barrée

Que voulez-vous la ville était matée

Que voulez-vous elle était affamée

Que voulez-vous nous étions désarmés

Que voulez-vous la nuit était tombée

Que voulez-vous nous nous sommes aimés.

Paul ELUARD, Poésie et vérité 1942 (1942)

dimanche 2 janvier 2011

La Création

Et Dieu s'promena, et regarda bien attentivement
Son Soleil, et sa Lune, et les p'tits astres de son firmament.

Il regarda la terre qu'il avait modelée dans sa paume,
Et les plantes et les bêtes qui remplissaient son beau royaume.

Et Dieu s'assit, et se prit la tête dans les mains,
Et dit : "J'suis encore seul; j'vais m'fabriquer un homme demain."

Et Dieu ramassa un peu d'argile au bord d'la rivière,
Et travailla, agenouillé dans la poussière.

Et Dieu, Dieu qui lança les étoiles au fond des cieux,
Dieu façonna et refaçonna l'homme de son mieux.

Comme une mère penchée sur son p'tit enfant bien aimé,
Dieu peina, et s'donna du mal, jusqu'à c'que l'homme fût formé.

Et quand il l'eut pétri, et pétri, et repétri,
Dans cette boue faite à son image Dieu souffla l'esprit.

Et l'homme devint une âme vivante,
Et l'homme devint une âme vivante...

Marguerite YOURCENAR, Fleuve profond, sombre rivière, Les "negro spirituals", commentaires et traductions (1966)

vendredi 31 décembre 2010

Bonne Année 2011 !

Si tu es le rêveur, je suis ton rêve ;
mais si tu veux veiller, c'est bien moi ton vouloir.
De toutes les splendeurs je me fais éclatant,
et me polis comme un silence plein d'étoiles
sur la cité merveilleuse du temps.

Rainer Maria RILKE, Livre d'Heures. 1899-1906
(Traduction Jean Chuzeville)

mercredi 29 décembre 2010

Enigme ou capital ...

A l'horizon par les brouillards,
Les tintamarres des hasards,
Vagues, nous armons nos démons
Dans l'entre-deux sournois des monts.

Au rivage que nous fermons
Dome un géant sur les limons.
Nous rampons à ses pieds, lézards.
Lui, sur son char tel un César

Alfred JARRY, Les Minutes de Sable Mémorial (1894)

mardi 28 décembre 2010

Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne ?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? - Non.

- Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul VERLAINE, Fêtes galantes

lundi 27 décembre 2010

Vierge incertaine

Toi qui verses, les nuits tendres, sur tes pieds blancs
Des larmes de statue oubliée et brisée,
Telle une douloureuse et mystique rosée,
Par qui se courbent les doux calices tremblants,

J'irai, ce soir, vers l'eau taciturne où bleuissent
De pâles fleurs, dans la triste mare d'azur,
Cueillir pour tes doigts longs l'iris antique et pur
Que les pleurs amoureux de la fontaine emplissent.

Ainsi, je t'aimerai dans ton droit vêtement,
Tes yeux morts dans les miens arrêtés longuement,
Avec ma fleur en tes mains vagues d'innocence;

Nous resterons longtemps muets, d'ombre voilés,
Et je t'adorerai sous ces bois violets
Où de pudiques lys grandissent en silence...

Paul VALERY (1891)

dimanche 26 décembre 2010

Hiver

Dans les vases meurent les fleurs,
Des tristes feuilles satinées,
Des roses, montent des senteurs
Fanées...

Dans les yeux coulent des pleurs
Et les douces larmes perlées
Glissent lentement dans les coeurs,
Fanées...

Dans l'âme des amants rêveurs
Courent les ivresses passées;
Leurs coeurs s'emplissent de douleurs
Fanées...

Jules SUPERVIELLE, Brumes du passé (1901)

vendredi 24 décembre 2010

Prayer for Peace

Almighty and merciful God, Father of all men, Creator and ruler of the universe,
 Lord of all history, whose designs are without blemish, whose compassion for
 the errors of men is inexhaustible, in your will is our peace.

 Mercifully hear this prayer which rises to you from the tumult and desperation
 of a world in which you are forgotten, in which your name is not invoked,
 your laws are derided and your presence is ignored. Because we do not 
know you, we have no peace.

 From the heart of an eternal silence, you have watched the rise of empires
 and have seen the smoke of their downfall. You have witnessed the impious 
fury of ten thousand fratricidal wars, in which great powers have torn whole 
continents to shreds in the name of peace and justice.

 (...) Grant light, grant strength and patience to all who work for peace.
 But grant us above all to see that our ways are not necessarily
 your ways, that we cannot fully penetrate the mystery of your
 designs and that the very storm of power now raging on this earth 
reveals your hidden will and your inscrutable decision.

 Grant us to see your face in the lightning of this cosmic storm,
 O God of holiness, merciful to men. Grant us to seek peace where
 it is truly found. In your will, O God, is our peace. 

Amen. 



Thomas Merton (1915-1968)
, Prayer for Peace

jeudi 23 décembre 2010

A Garden Beyond Paradise

Everything you see has its roots
in the unseen world.
The forms may change,
yet the essence remains the same.

Every wondrous sight will vanish,
every sweet word will fade.
But do not be disheartened,
The Source they come from is eternal—
growing, branching out,
giving new life and new joy.

Why do you weep?—
That Source is within you,
and this whole world
is springing up from it.

The Source is full,
its waters are ever-flowing;
Do not grieve,
drink your fill!
Don't think it will ever run dry—
This is the endless Ocean!

From the moment you came into this world,
a ladder was placed in front of you
that you might transcend it.

From earth, you became plant,
from plant you became animal.
Afterwards you became a human being,
endowed with knowledge, intellect and faith.

Behold the body, born of dust—
how perfect it has become!

Why should you fear its end?
When were you ever made less by dying?

When you pass beyond this human form,
no doubt you will become an angel
and soar through the heavens!

But don't stop there.
Even heavenly bodies grow old.

Pass again from the heavenly realm
and plunge into the ocean of Consciousness.
Let the drop of water that is you
become a hundred mighty seas.

But do not think that the drop alone
becomes the Ocean—
the Ocean, too, becomes the drop!

Jelaluddin RUMI, A Garden Beyond Paradise,
A Garden Beyond Paradise: The Mystical Poetry of Rumi
(translated by Jonathan Star).

mercredi 22 décembre 2010

Reflets

Sous l'eau du songe qui s'élève,
Mon âme a peur, mon âme a peur !
Et la lune luit dans mon coeur,
Plongé dans les sources du rêve.

Sous l'ennui morne des roseaux,
Seuls les reflets profonds des choses,
Des lys, des palmes et des roses,
Pleurent encore au fond des eaux.
Les fleurs s'effeuillent une à une
Sur le reflet du firmament,
Pour descendre éternellement
Dans l'eau du songe et dans la lune.

Maurice MAETERLINCK, Serres chaudes (1889)

mardi 21 décembre 2010

Amour triste

Je veux un amour plein de sanglots et de pleurs.
Je veux un amour triste ainsi qu'un ciel d'automne,
Un amour qui serait comme un bois planté d'ifs
Où dans la nuit le cor mélancolique sonne;
Je veux un amour triste ainsi qu'un ciel d'automne
Fait de remords très lents et de baisers furtifs.

Jean MOREAS

lundi 20 décembre 2010

Chanson de Mélisande

L'eau qui pleure et l'eau qui rit,
L'eau qui parle et l'eau qui fuit,
L'eau qui tremble dans la nuit...

L'anneau glisse et l'anneau luit,
L'anneau trouble l'eau qui fuit,
L'anneau tombe dans la nuit...

L'anneau tombe et la couronne,
Que les anges nous pardonnent!...
La couronne tombe aussi
Dans l'eau froide et dans la nuit...

Maurice MAETERLINCK, Serres chaudes (1889)

dimanche 19 décembre 2010

Dieu est amour

D'être aimant et/ou aimé, de ne pas pouvoir l'être hors de la rencontre de l'autre dans le rapport à l'Autre, voilà le moment de Dieu. Il s'y révèle comme l'absolu du don : la source même de la vie de tous. "Dieu est amour", dit saint Jean.

Denis VASSE, L'arbre de la voix.

samedi 11 décembre 2010

ALMS

My heart is what it was before,
A house where people come and go;
But it is winter with your love,
The sashes are beset with snow.

I light the lamp and lay the cloth,
I blow the coals to blaze again;
But it is winter with your love,
The frost is thick upon the pane.

I know a winter when it comes:
The leaves are listless on the boughs;
I watched your love a little while,
And brought my plants into the house.

I water them and turn them south,
I snap the dead brown from the stem;
But it is winter with your love, -
I only tend and water them.

There was a time I stood and watched
The small, ill-natured sparrows' fray;
I loved the beggar that I fed,
I cared for what he had to say,

I stood and watched him out of sight;
Today I reach around the door
And set a bowl upon the step;
My heart is what it was before,

But it is winter with your love;
I scatter crumbs upon the sill,
And close the window, - and the birds
May take or leave them, as they will.

Edna ST. VINCENT MILLAY, Second April

dimanche 28 novembre 2010

La Parole

Le visage de l'enfant - d'un adulte aussi - s'épanouit quand la voix atteint au coeur et est touché par ce qui parle, crée et recrée l'homme dans un rapport animé par l'Esprit. On peut dire qu'il est rendu à son statut de fils des vivants.

Denis VASSE, L'arbre de la voix (2010)

jeudi 25 novembre 2010

Amor

...ce sentiment impérieux, violent, nouveau et fort qui a pour nom l'amour. Sentiment envahissant et suprême, vivifiant. Source nouvelle d'une énergie qu'on avait crue épuisée et qui se retrouve à disposition, intégrale. L'amour, étrange. Les foules de poètes, philosophes, littérateurs l'ont décrit, chanté, décortiqué, dans toutes les langues, sans jamais réussir à en donner une définition transmissible. Sans jamais, d'ailleurs, que cette définition fût nécessaire pour qu'il fût reconnu par qui, brutalement, se mettra à l'éprouver. Différent de l'attente, de la ferveur, de l'impatience ou du plaisir. Les mêlant sans les épuiser et y adjoignant encore bien d'autres choses indicibles.

Aldo NAOURI, Une place pour le père (1985)

vendredi 12 novembre 2010

Zone

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais
sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)

jeudi 11 novembre 2010

Novembre

Un filet de sang
Aux lèvres de l'aube
Le temps qui se sauve
La nuit qui descend

Le vent sur la terre
Les mains sur les haches
Le ciel qui se cache
Les coeurs grands ouverts

L'attente, l'attente
Le mal plus profond
La plaie plus au fond
Plus creuse, géante

La mer à combler
La saline à boire
La haine, la gloire
A désassembler

Les fruits de l'hiver
Le froid qui les brûle
Le feu dans nos rues
Le fer et l'enfer

Le mal de Novembre
Quel homme dira
Qu'il fut dans nos bras
Si dur et si tendre

Pierre SEGHERS (1942)

mardi 9 novembre 2010

Hymne de la Liberté

O mémoire des morts exhalée de la terre
Lumière qui montais du silence et du sol
Tu faiblis, et dans le passé les pas se perdent
L'homme au soir des nations est seul. Les tyrans
Ont soumis jusqu'aux monts ultimes de l'histoire
Et réprimé le pouls des fleuves sous leur poids :
Leurs géantes statues défient la nuit géante
A leur front luit une escarboucle de malheur
Dont la lueur séduit la misère des hommes
Car un froid noir rayonne d'elle, et dans le sang
Allume les ardeurs sans nom de la ténèbre

Tandis qu'en haut avec la liberté le Ciel se meurt.

(...)

O mes frères dans les prisons vous êtes libres
Libres les yeux brûlés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous êtes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu'on les émonde
Et sur tout le pays d'humaine destinée
Votre regard d'hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de l'éther.

Par-dessus les tyrans enroués de mutisme
Il y a la nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l'ordre dérisoire des tyrans
Il y a l'ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans les tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.

Pierre EMMANUEL (Alger, 1942)

mardi 2 novembre 2010

Pensée des morts

Voilà les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève
Et gémit dans le vallon,
Voilà l'errante hirondelle
Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais,
Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts.

C'est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants :
Ils tombent alors par mille,
Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs,
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes
A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière
Dieu n'a pas laissés mûrir !
Quoique jeune sur la terre,
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison,
Et quand je dis en moi-même :
Où sont ceux que mon coeur aime ?
Je regarde le gazon.

C'est un ami de l'enfance,
Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence
Pour appuyer notre coeur;
Il n'est plus; notre âme est veuve,
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié :
Ami, si ton âme est pleine,
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié ?

C'est une jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau,
N'emporta qu'une pensée
De sa jeunesse au tombeau;
Triste, hélas ! dans le ciel même,
Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,
Et lui dit : Ma tombe est verte !
Sur cette terre déserte
Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est l'ombre pâle d'un père
Qui mourut en nous nommant;
C'est une soeur, c'est un frère,
Qui nous devance un moment;
Tous ceux enfin dont la vie
Un jour ou l'autre ravie,
Emporte une part de nous,
Murmurent sous la poussière :
Vous qui voyez la lumière,
Vous souvenez-vous de nous ?

Alphonse de LAMARTINE, Harmonies poétiques et religieuses (1830)

dimanche 31 octobre 2010

All Hallows Eve

Ma réalité reste toujours quelque peu fantastique. Au fond je n'arrive jamais à y croire tout à fait.

André GIDE, Journal (23 juin 1930)

vendredi 29 octobre 2010

Mon coeur a plus d'amour ...

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine;
Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli;
Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli;

Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire
Les mots où se répand le coeur mystérieux;
Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire
Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours;
Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie
Une feuille de rose arrachée à tes jours;

Je puis maintenant dire aux rapides années :
- Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir !
Allez-vous en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.
Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre !
Mon coeur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !

Victor HUGO, Les Chants du crépuscule (1835)

mardi 26 octobre 2010

A Prayer for My Daughter (fragment)

Once more the storm is howling, and half hid
Under this cradle-hood and coverlid
My child sleeps on. There is no obstacle
But Gregory's wood and one bare hill
Whereby the haystack and roof-levelling wind,
Bred on the Atlantic, can be stayed;
And for an hour I have walked and prayed
Because of the great gloom that is in my mind.

I have walked and prayed for this young child an hour
And heard the sea-wind scream upon the tower,
And under the arches of the bridge, and scream
In the elms above the flooded stream;
Imagining in excited reverie
That the future years had come,
Dancing to a frienzied drum,
Out of the murderous innocence of the sea.

(...)

My mind, because the minds that I have loved,
The sort of beauty that I have approved,
Prosper but little, has dried up of late,
Yet knows that to be choked with hate
May well be of all evil chances chief.
If there's no hatred in a mind
Assault and battery of the wind
Can never tear the linnet from the leaf.

William Butler YEATS, Michael Robartes and the Dancer (1921)

lundi 20 septembre 2010

Dame souris

Dame souris trotte,
Noire dans le gris du soir...
Dame souris trotte,
Grise dans le noir.

Un nuage passe...
Il fait noir comme dans un four !
Un nuage passe,
Tiens, le petit jour !

Dame souris trotte,
Rose dans les rayons bleus...
Dame souris trotte,
Debout, paresseux !

Paul VERLAINE

dimanche 19 septembre 2010

Le sérieux de l'existence

On est saisi de perplexité lorsqu'à propos d'une circonstance quelconque on voit ce que l'homme moderne prend au sérieux et ce qu'il prend avec insouciance. Il semble parfois que plus les choses se rapprochent du noyau de son existence, moins elles ont de poids pour lui. La Révélation l'affirme : notre vie si déficiente a un sens absolu, et les oeuvres de la terre décident de l'existence éternelle.

Romano GUARDINI, Les fins dernières

samedi 18 septembre 2010

Lumière et poésie

Tous les poètes se sont tourmentés, se sont étonnés et ont connu la joie. L'admiration pour un grand passage en poésie ne va jamais à sa stupéfiante habileté mais à la nouveauté de la découverte qu'il contient. Même quand nous éprouvons une palpitation de joie à trouver un adjectif accouplé avec succès à un substantif, un adjectif et un substantif jamais encore vus ensemble, ce qui nous émeut, ce n'est pas de la surprise devant l'élégance de la chose, mais de l'étonnement devant cette réalité nouvelle mise en lumière.

Cesare PAVESE, Le métier de vivre

dimanche 12 septembre 2010

Oremus

Jusqu'à maintenant, je ne savais pas où j'allais dans ma recherche de Dieu; mais puisque tu me conduis vers la lumière, Seigneur, que je trouve Dieu grâce à toi et que je reçois de toi le Père, voilà que je suis devenu ton cohéritier puisque tu ne rougis pas de ton frère.
Laissons donc de côté, oui, laissons de côté l'oubli de la vérité, rejetons l'ignorance et les ténèbres qui sont un obstacle sur la route comme un brouillard devant les yeux, et livrons-nous à la contemplation de Celui qui est réellement le Dieu véritable.

Clément d'Alexandrie
, Protreptique, XI, 114.

samedi 11 septembre 2010

Justice.Vérité...

Justice. Vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets
Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce, ou, plus atroce injure,
L'encens de hideux scélérats
Ont pénétré vos coeurs d'une longue blessure ;
Sauvez-moi. Conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Égorgée ! O mon cher trésor,
O ma plume ! Fiel, bile, horreur. Dieux de ma vie!
Par vous seul je respire encor :
Comme la poix brûlante, agitée en ses veines
Ressuscite un flambeau mourant,
Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D'espérance un vaste torrent
Me transporte. sans vous, comme un poison livide,
L'invisible dent du chagrin,
Mes amis opprimés, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d'airain ;
Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
L'opprobre de subir sa loi,
Tout eut tari ma vie ; ou, contre ma poitrine
Dirigé mon poignard. Mais quoi !
Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacres.
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire,
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ?
Pour descendre jusqu'aux enfers
Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers ?
Pour cracher leurs noms, pour chanter leur supplice ?
Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, o coeur gros de haine, affamé de justice ;
Toi, Vertu, pleure, si je meurs.

André CHENIER, Iambes (1)
____________________________

(1) Pour le texte complet, voir : http://fr.wikisource.org/wiki/%C2%AB_Comme_un_dernier_rayon_%C2%BB

samedi 28 août 2010

Pluie d'été

Il a plu en moi, une pluie d'été,
de gros grains de raisins sur ma vitre éclatés,
mon feuillage en fut ébloui.

Il a plu en moi, une pluie d'été,
des colombes d'argent de mes toits s'envolèrent,
ma terre a couru les pieds nus.

Il a plu en moi, une pluie d'été,
dans mon tramway en marche une femme a sauté,
ses jambes blanches aspergées.
Il a plu en moi, une pluie d'été,
qui n'a pu rafraîchir ma tristesse.

Il a plu en moi, une pluie d'été,
elle est tombée soudain, soudain s'est arrêtée.
La chaleur stagnante est restée
aveugle sur la voie aux rails déjà rouillés.

Nazim HIKMET (6 août 1960)

vendredi 27 août 2010

Where My Books go

All the words that I utter,
And all the words that I write,
Must spread out their wings untiring,
And never rest in their flight,
Till they come where your sad, sad heart is,
And sing to you in the night,
Beyond where the waters are moving,
Storm-darken’d or starry bright.

William Butler YEATS

mercredi 25 août 2010

Passion et amour

La passion érotique et l'amour métaphysique s'allument tous deux dans la jeunesse, tous deux sont prêts à tous les sacrifices, et se vouent à un objet unique. Mais alors que, dans la passion, il se trouve une conscience imaginaire d'éternité, celle que procure l'ivresse, dans l'amour, c'est la volonté de durée qui se trouve dans le temps. La passion est liée à l'événement; elle vient et elle va. L'amour a le sens profond du "pour toujours" et de "toujours". Il arrive une fois dans la vie, et une seule. La passion est aveugle sur l'essentiel, l'amour clairvoyant sur tout."

Karl JASPERS, Initiation à la méthode philosophique

mardi 24 août 2010

Ebb

I know what my heart is like
Since your love died:
It is like a hollow ledge
Holding a little pool
Left there by the tide,
A little tepid pool,
Drying inward from the edge.

Edna ST. VINCENT MILLAY, Second April
***
Reflux

Je sais à quoi ressemble mon coeur
Depuis que ton amour est mort:
Il ressemble à un rocher creux
Avec, dedans, une petite flaque d'eau
Que la marée y a laissée,
Une petite flaque d'eau tiède
Qui s'évapore à partir des bords.

(ma traduction)

lundi 23 août 2010

L'évidente nécessité de la mémoire

Si le ressouvenir - la remembrance - des événements psychiques (et factuels tout aussi bien) fait défaut, le passé ne sera pas différencié du présent, il l'infiltrera de part en part, et déterminera le futur : un destin, à coup sûr funeste, tiendra lieu d'histoire.
Le mot d'ordre est alors : "Souviens-toi", ce qu'au plan collectif on appelle aujourd'hui le devoir de mémoire.

Jean-Bertrand PONTALIS, Ce temps qui ne passe pas (1997)

dimanche 22 août 2010

Plainte d'un croyant

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L'un veut que, plein d'amour pour toi,
Mon coeur te soit toujours fidèle;
L'autre, à tes volontés rebelle,
Me révolte contre ta loi.

L'un, tout esprit et tout céleste,
Veut qu'au ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste;
Et l'autre, par son poids funeste,
Me tient vers la terre penché.

Hélas ! en guerre avec moi-même,
Où pourrai-je trouver la paix ?
Je veux, et n'accomplis jamais.
Je veux, mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j'aime,
Et je fais le mal que je hais.

Ô grâce, ô rayon salutaire !
Viens me mettre avec moi d'accord,
Et domptant par un doux effort
Cet homme qui t'est si contraire,
Fais ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.

Jean RACINE

samedi 14 août 2010

La sincérité est le pari de l'homme

La dignité de l'homme, c'est d'apercevoir la vérité. C'est par la vérité seule que nous sommes affranchis, et seule la liberté nous prépare sans restriction a la vérité.
La vérité est-elle la dernière signification qu'il y ait, pour l'homme, dans le monde ? La sincérité est-elle l'exigence dernière ? Nous le croyons, car la véracité, sincère, sans arrière-pensée et incapable de se perdre en opinions, coïncide avec l'amour.

Karl JASPERS, Initiation a la méthode philosophique

vendredi 23 juillet 2010

Urgence

Je ne suis pas sûr que l'humanité ait cent ans pour réfléchir. Il faut agir aujourd'hui.

Andreï MAKINE
, in le quotidien Izvestia

mercredi 21 juillet 2010

L'espace du rêve

... le rêve n'est pas seulement un rébus qu'on décrypte, un texte qu'on déchiffre mais un espace en nous qui s'ouvre ou ne s'ouvre pas et qui, s'il parvient à s'ouvrir, donne à notre perception du monde et de nous-même une tout autre dimension.

Jean-Bertrand PONTALIS, Le Dormeur éveillé

mardi 20 juillet 2010

Hommage à la vie

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans les veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Jules SUPERVIELLE, Hommage à la Vie

lundi 12 juillet 2010

Il nous faudrait voir

Le plus insupportable dans la perte, serait-ce la perte de vue ? Annoncerait-elle, chez l'autre, l'absolu retrait d'amour et, en nous, l'inquiétude d'une infirmité foncière : ne pas être capable d'aimer l'invisible ?

Jean-Bertrand PONTALIS
, Perdre de vue

jeudi 17 juin 2010

18 Juin 2010

Je vous salue ma France arrachée aux fantômes
O rendue à la paix Vaisseau sauvé des eaux
Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme
Cloches cloches sonnez l'angélus des oiseaux

Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle
Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop
Ma France mon ancienne et nouvelle querelle
Sol semé de héros ciel plein de passereaux

Je vous salue ma France où les vents se calmèrent
Ma France de toujours que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l'oiseau du large y vienne et se confie

Je vous salue ma France où l'oiseau de passage
De Lille à Roncevaux de Brest au Mont Cenis
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid

Patrie également à la colombe ou l'aigle
De l'audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité ...

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu'il ne tonnera plus
Liberté dont frémit le silence des harpes
Ma France d'au-delà le déluge salut

Louis ARAGON, Le Musée Grévin

Pour le 70ème anniversaire de l'Appel du Général de Gaulle.

mercredi 16 juin 2010

Le droit de l'homme

En entrant dans la cathédrale, j'ai remarqué un bébé porté dans les bras de sa mère. (...)
Ce bébé, quel est son droit ? Quels sont ses droits ? Quel juriste peut mieux que sa mère répondre à cette question ? "Tu as tous les droits, mon fils. Tu as tous les droits sur moi, car je t'aime".
Son droit, c'est l'amour dont il est aimé; c'est aussi sa dignité. Alors qu'il est encore sans défense, sans revendication, sans parole. Ou plutôt qu'il s'exprime d'une façon que seul l'amour de sa mère qui l'aime peut comprendre. Seul cet amour peut le reconnaître et le faire reconnaître.
Le droit de l'homme, notre droit, c'est l'amour dont nous sommes aimés.

Jean-Marie LUSTIGER
, Dieu merci, les droits de l'homme

mardi 15 juin 2010

I have no life but this

I have no life but this,
To lead it here;
Nor any death, but lest
Dispelled from there;

Nor tie to earths to come
Nor action new,
Except through this extent,
The realm of you.
....

Not knowing when the dawn will come
I open every door;
Or has it feathers like a bird,
Or billows like a shore ?

Emily DICKINSON, Selected Poems and letters (edited by Robert N. Linscott)

lundi 14 juin 2010

Chant d'automne (fragment)

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal

dimanche 13 juin 2010

Offrande

Le monde t'appartient, maintenant et à jamais
Et parce que tu n'as point de désirs, ô mon roi, tu ne prends point plaisir en tes richesses.
Et elles sont comme si elles n'étaient pas.
C'est pourquoi, à travers le temps qui coule si lent, tu me donnes ce qui est à toi, et sans cesse reconquiers en moi ton royaume.
Jour à jour tu demandes à mon coeur ton soleil levant, et tu trouves ton amour sculpté dans l'image de ma vie.

Rabindranath TAGORE, La Corbeille de fruits

samedi 12 juin 2010

Le Naufragé

Avec la brise en poupe et par un ciel serein,
Voyant le Phare fuir à travers la mâture,
Il est parti d'Egypte au lever de l'Arcture,
Fier de sa nef rapide aux flancs doublés d'airain.

Il ne reverra plus le môle Alexandrin.
Dans le sable où pas même un chevreau ne pâture
La tempête a creusé sa triste sépulture;
Le vent du large y tord quelque arbuste marin.

Au pli le plus profond de la mouvante dune,
En la nuit sans aurore et sans astre et sans lune,
Que le navigateur trouve enfin le repos.

O Terre, ô Mer, pitié pour son Ombre anxieuse !
Et sur la rive hellène où sont venus ses os,
Soyez-lui, toi, légère, et toi, silencieuse.

José-Maria de HEREDIA, Les Trophées (1893)

vendredi 11 juin 2010

Green

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

Paul VERLAINE, Romances sans paroles, Aquarelles

mercredi 9 juin 2010

Humaniser

Alors que nous pourrions passer cette brève permission qu'est l'existence à la façon d'une plante, d'un laurier - pourquoi avons-nous à la vivre en hommes ? Non certes pour nous assurer un bonheur hasardeux qui n'anticipe jamais que sur une perte inévitable et prochaine, mais parce que nous avons à répondre à un certain appel qui nous est adressé.

Gabriel MARCEL, Homo viator (1944)

mardi 8 juin 2010

Tu m'as trouvé ...

Tu m'as trouvé comme un caillou que l'on ramasse sur la plage
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l'usage
Comme l'algue sur un sextant qu'échoue à terre la marée
Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu'à entrer
Comme le désordre d'une chambre d'hôtel qu'on n'a pas faite
Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête
Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train
Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains
Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares
Comme un veilleur de nuit qui s'en revient dans le matin blafard
Comme un rêve mal dissipé dans l'ombre noire des prisons
Comme l'affolement d'un oiseau fourvoyé dans la maison
Comme au doigt de l'amant trahi la marque rouge d'une bague
Une voiture abandonnée au beau milieu d'un terrain vague
Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues
Comme le hâle sur les mains qu'a laissé l'été disparu
Comme le regard égaré de l'être qui voit qu'il s'égare
Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare
Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat
Le sillon pareil du coeur et de l'arbre où la foudre tomba
Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose
Un mal qui n'en finit pas plus que la couleur des ecchymoses
Comme au loin sur la mer la sirène inutile d'un bateau
Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau
Comme le cheval échappé qui boit l'eau sale d'une mare
Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars
Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux
Comme la colère à revoir que rien n'a changé sous les cieux
Tu m'as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable
Comme un vagabond pour dormir qui s'était couché dans l'étable
Comme un chien qui porte un collier aux intiales d'autrui
Un homme des jours d'autrefois empli de fureur et de bruit

Louis ARAGON, Le Roman inachevé (1956)

mercredi 2 juin 2010

The Shepherd

How sweet is the Shepherds sweet lot,
From the morn to the evening he strays :
He shall follow his sheep all the day
And his tongue shall be filled with praise.

For he hears the lambs innocent call.
And he hears the ewes tender reply.
He is watchful while they are in peace,
For they know when their Shepherd is nigh.

William BLAKE, Song of Innocence and of Experience

Qu'il est doux le doux sort du Berger,
Du matin au soir il bat la campagne :
Tout le jour il suit ses moutons
Et sa bouche est emplie de louanges.

Car il entend l'appel innocent des agneaux.
Et il entend la tendre réponse des brebis.
Il veille et ils sont en paix
Car ils savent que leur Berger est auprès d'eux.


(ma traduction littérale)

mardi 1 juin 2010

L'inter-dit

« L’amour n’est pas à proprement parler une possibilité, mais plutôt le franchissement de quelque chose qui pouvait apparaître comme impossible. »

Alain BADIOU
, Eloge de l'amour

dimanche 30 mai 2010

Aux travailleuses

Des joies parallèles à la fatigue. Des joies sensibles. Manger, se reposer, les plaisirs du dimanche... Mais non pas l'argent.
Nulle poésie concernant le peuple n'est authentique si la fatigue n'y est pas, et la faim et la soif issues de la fatigue.

Simone WEIL, La Pesanteur et la Grâce

samedi 29 mai 2010

Adoration

Tel l'océan de juillet sous la brise,
ton corps dispense l'ivresse fraîche et bonne :
neige et roses.

Rosée dans la forêt de mai, merisiers près de la source
n'ont pas de plus doux parfum
que tes lèvres parfumées.
Splendeur éblouissante de l'être -
vois la poussière où tu marches
avec adoration baiser
le balbutiant
esclave.

Vilhelm EKELUND (1880-1940)

vendredi 28 mai 2010

La dernière douane

Depuis que le silence
n'est plus le père de la musique
depuis que la parole a fini d'avouer
qu'elle ne nous conduit qu'au silence
les gouttières pleurent
il fait noir et il pleut

Dans l'oubli des noms et des souvenirs
il reste quelque chose à dire
entre cette pluie et Celle qu'on attend
entre le sarcasme et le testament
entre les trois coups de l'horloge
et les deux battements du sang

Mais par où commencer
depuis que le midi du pré
refuse de dire pourquoi
nous ne comprenons la simplicité
que quand le coeur se brise

Nicolas BOUVIER, Le dehors et le dedans (Genève, avril 1983)

jeudi 27 mai 2010

La joie

Un jour je rencontrerai la Vie en moi, la joie qui se cache dans ma vie, quoique les jours troublent mon sentier de leur inutile poussière.
Je l'ai reconnue par éclairs, et son souffle incertain, en venant jusqu'à moi, a parfumé un instant mes pensées.
Un jour, je la rencontrerai en dehors de moi, la joie qui habite derrière l'écran de lumière - je serai dans la submergeante solitude, où toutes choses sont vues comme par leur créateur.

Rabindranath TAGORE, La corbeille de fruits

mercredi 26 mai 2010

La rose

Je suis belle car j'ai poussé dans le jardin de mon amant.
Dehors sous la pluie printanière j'ai bu le désir,
dehors sous le soleil j'ai bu le feu -
maintenant je suis ouverte et j'attends.

Edith SODERGRAN, le Pays qui n'est pas, trad. fçse. par Pierre Naert (1954)

mardi 25 mai 2010

Attente

C'est une folle toute nue
Qui se prend pour une statue,
Elle allonge le bras, bizarre,
Ridé, qui se veut de Carrare.
Sa tête et son coeur savent bien
Que les voilà marmoréens,
Et l'on comprend qu'elle est très fière
De se sentir Vénus de pierre.
Elle attend les adorateurs
Qui viendront lui montrer leur coeur;
Et, tournant les yeux vers la porte,
De ses yeux pointus les exhorte
A s'approcher de sa blancheur,
Mais elle est noire à faire peur.

Jules SUPERVIELLE, La Fable du monde

lundi 24 mai 2010

Love song III

Quand tisonner les mots pour un peu de couleur
ne sera plus ton affaire
quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles
ne te feront plus regretter ta jeunesse
quand un nouveau visage tout écorné d'absence
ne fera plus trembler ce que tu croyais solide
quand le froid aura pris congé du froid
et l'oubli dit adieu à l'oubli
quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du
houx

ce jour-là
quelqu'un t'attendra au bord du chemin
pour te dire que c'était bien ainsi
que tu devais terminer ton voyage
démuni
tout à fait démuni

Nicolas BOUVIER, Le dehors et le dedans

dimanche 23 mai 2010

Esprit Saint

Je Te rends grâce de ce que Toi, Etre divin au-dessus de tous les êtres, Tu Te sois fait un seul esprit avec moi - sans confusion, sans altération - et que Tu devins pour moi tout en tout : la nourriture ineffable, distribuée gratuitement, qui se déverse des lèvres de mon âme, qui coule abondamment de la source de mon coeur; le vêtement resplendissant qui me couvre et me protège et qui consume les démons; la purification qui me lave de toute souillure par ces saintes et perpétuelles larmes que Ta présence accorde à ceux que Tu visites. Je Te rends grâces de T'être révélé à moi, comme le jour sans crépuscule, comme le soleil sans déclin, ô Toi qui n'as pas de lieu où Te cacher; car jamais Tu ne T'es dérobé : jamais Tu n'as dédaigné personne et c'est nous, au contraire, qui nous cachons ne voulant pas aller vers Toi."

Saint SYMEON, Introduction aux hymnes de l'Amour divin

samedi 22 mai 2010

La Cordillera de los Andes

La première impression est terrible et proche du désespoir.
L'horizon d'abord disparaît.
Les nuages ne sont pas tous plus hauts que nous.
Infiniment et sans accidents, ce sont, où nous sommes,
Les hauts plateaux des Andes qui s'étendent, qui
s'étendent.

Le sol est noir et sans accueil.
Un sol venu du dedans.
Il ne s'intéresse pas aux plantes.
C'est une terre volcanique.
Nu ! et les maisons noires par-dessus,
Lui laissent tout son nu;
Le nu noir du mauvais.

Qui n'aime pas les nuages,
Qu'il ne vienne pas à l'Equateur.
Ce sont les chiens fidèles de la montagne,
Grands chiens fidèles;
Couronnent hautement l'horizon;
L'altitude du lieu est de 3000 mètres, qu'ils disent,
Est dangereuse qu'ils disent, pour le coeur, pour la
respiration, pour l'estomac
Et pour le corps tout entier de l'étranger.

Trapus, brachycéphales, à petits pas,
Lourdement chargés marchent les Indiens dans cette
ville, collée dans un cratère de de nuages.
Où va-t-il, ce pélerinage voûté ?
Il se croise et s'entrecroise et monte; rien de plus :
c'est la vie quotidienne.
Quito et ses montagnes.
Elles tombent sur lui, puis s'étonnent, se retiennent,
calment leurs langues ! c'est chemin; sur ce, on
les pave.
Nous fumons tous ici l'opium de la grande altitude,
voix basse, petits pas, petit souffle.
Peu se disputent les chiens, peu les enfants, peu rient.

Henri MICHAUX
, Qui je fus in L'espace du dedans (1927)

mardi 11 mai 2010

Mutability

I
The flower that smiles to-day
To-morrow dies;
All that we wish to stay
Tempts and then flies.
What is this world's delight ?
Lightning that mocks the night,
Brief even as bright.

II
Virtue, how frail it is !
Friendship how rare !
Love, how it sells poor bliss
For proud despair !
But we, though soon they fall,
Survive their joy, and all
Which ours we call.

III
Whilst skies are blue and bright,
Whilst flowers are gay,
Whilst eyes that change ere night
Make glad the day;
Whilst yet the calm hours creep,
Dream thou - and from thy sleep
Then wake to weep.

Percy Bysshe SHELLEY
, Posthumous Poems (1824)

lundi 10 mai 2010

La solitude est verte

Chasseresse ou dévote ou porteuse de dons
La solitude est verte en des landes hantées
Comme chansons du vent aux provinces chantées
Comme le souvenir lié à l'abandon.

La solitude est verte.

Verte comme verveine au parfum jardinier
Comme mousse crépue au bord de la fontaine
Et comme le poisson messager des sirènes,
Verte comme la science au front de l'écolier.

La solitude est verte.

Verte comme la pomme en sa simplicité,
Comme la grenouille, coeur glacé des vacances,
Verte comme tes yeux de désobéissance,
Verte comme l'exil où l'amour m'a jeté.

La solitude est verte.

Louise de VILMORIN, Le Sable du sablier (1945)

dimanche 9 mai 2010

Fête des Mères

"Elle conservait avec soin toutes ces choses et les méditait en son coeur." (Luc 2, 51)

Marie, dans cette étonnante parole, est en train de fonder la foi.

France QUERE, Marie

samedi 8 mai 2010

Je vous salue, ma France

Je vous salue ma France arrachée aux fantômes
O rendue à la paix Vaisseau sauvé des eaux
Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme
Cloches cloches sonnez l'angélus des oiseaux

Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle
Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop
Ma France mon ancienne et nouvelle querelle
Sol semé de héros ciel plein de passereaux

Je vous salue ma France où les vents se calmèrent
Ma France de toujours que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l'oiseau du large y vienne et se confie

Je vous salue ma France où l'oiseau de passage
De Lille à Roncevaux de Brest au Mont Cenis
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid

Patrie également à la colombe ou l'aigle
De l'audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité...

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu'il ne tonnera plus
Liberté dont frémit le silence des harpes
Ma France d'au-delà le déluge salut

Louis ARAGON, Le Musée Grévin

jeudi 6 mai 2010

Complainte-Epitaphe

La Femme,
Mon âme :
Ah ! quels
Appels !

Pastels
Mortels,
Qu'on blâme
Mes gammes !

Un fou
S'avance,
Et danse.

Silence...
Lui, où ?
Coucou.

Jules LAFORGUE, Les Complaintes

mercredi 5 mai 2010

L'extase

Je suis devant ce paysage féminin
Comme un enfant devant le feu
Souriant vaguement et les larmes aux yeux
Devant ce paysage où tout remue en moi
Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent
Reflétant deux corps nus saison contre saison

J'ai tant de raisons de me perdre
Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon
Belles raisons que j'ignorais hier
Et que je n'oublierai jamais
Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes
Devant ce paysage où la nature est mienne

Devant le feu le premier feu
Bonne raison maîtresse
Etoile identifiée
Et sur la terre et sous le ciel hors de mon coeur et dans mon coeur
Second bourgeon première feuille verte
Que la mer couvre de ses ailes
Et le soleil au bout de tout venant de nous

Je suis devant ce paysage féminin
Comme une branche dans le feu.

Paul ELUARD, Le Temps déborde (24 novembre 1946)

lundi 3 mai 2010

Eternité

...que l'éternité puisse exister dans le temps même de la vie, c'est ce que l'amour, dont l'essence est la fidélité ...vient prouver.

Alain BADIOU, Eloge de l'amour

dimanche 2 mai 2010

Contradictions

Même ce qui apparaît dans l'homme comme un état contradictoire...doit être synthétisé en une suite ordonnée...afin que les contradictions apparentes se résolvent en une seule et unique fin, la puissance divine étant capable d'inventer un espoir où il n'y a plus d'espoir, et une voie dans l'impossible.

Saint Grégoire de Nysse
, Patrologia Graeca

mercredi 28 avril 2010

Le bonheur

Pour être heureux...il faut réagir contre la tendance au moindre effort qui nous porte, ou bien à rester sur place, ou bien à chercher de préférence dans l'agitation extérieure le renouvellement de nos vies. Dans les riches et tangibles réalités matérielles qui nous entourent il faut sans doute que nous poussions des racines profondes. Mais c'est dans le travail de notre perfection intérieure, - intellectuelle, artistique, morale - que pour finir le bonheur nous attend. La chose la plus importante dans la vie ... c'est de se trouver soi-même.

Pierre TEILHARD de CHARDIN, Réflexions sur le bonheur (1943)