mercredi 6 septembre 2017

The lake isle of Innisfree

I will arise and go now, and go to Innisfree,
And a small cabin build there, of clay and wattles made ;
Nine bean-rows will I have there, a hive for the honeybee,
And live alone in the bee-loud glade.

And I shall have some  peace there, for peace comes dropping slow,
Dropping from the veils of the morning to where the cricket sings ;
There midnight's all a glimmer, and noon a purple glow,
And evening full of the linnet's wings.

I will arise and go now, for always night and day
I hear lake water lapping with low sounds by the shore ;
While I stand on the roadway, or on the pavements grey,
I hear it in the deep heart's core.

W.B. YEATS, The Rose (1893)

jeudi 13 juillet 2017

To a child dancing in the wind

Dance there upon the shore;
What need have you to care
For wind or water's roar ?
And tumble out your hair
That the salt drops have wet;
Being young you have not known
The fool's triumph, nor yet
Love lost as soon as won,
Nor the best labourer dead
And all the sheaves to bind.
What need have you to dread
The monstrous crying of wind ?

W.B. YEATS, Responsibilities (1914)

vendredi 7 juillet 2017

L'infini dans les cieux

C'est une nuit d'été ; nuit dont les vastes ailes
Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles ;
Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,
Permet à l'oeil charmé d'en sonder l'infini ;
Nuit où le firmament, dépouillé de nuages,
De ce livre de feu rouvre toutes les pages !
Sur le dernier sommet des monts, d'où le regard
Dans un trouble horizon se répand au hasard,
Je m'assieds en silence, et laisse ma pensée
Flotter comme une mer où la lune est bercée.

L'harmonieux Ether, dans ses vagues d'azur,
Enveloppe les monts d'un fluide plus pur ;
Leurs contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il efface,
Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace,
Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos
L'ombre de son rivage, onduler sous les flots !
Sous ce jour sans rayon, plus serein qu'une aurore,
A l'oeil contemplatif la terre semble éclore ;
Elle déroule au loin ses horizons divers
Où se joua la main qui sculpta l'univers !
Là, semblable à la vague, une colline ondule,
Là, le coteau poursuit le coteau qui recule,
Et le vallon, voilé de verdoyants rideaux,
Se creuse comme un lit pour l'ombre et pour les eaux ;
Ici s'étend la plaine, où, comme sur la grève,
La vague des épis s'abaisse et se relève ;
Là, pareil au serpent dont les noeuds sont rompus,
Le fleuve, renouant ses flots interrompus,
Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre,
Se perd sous la colline et reparaît dans l'ombre :
Comme un nuage noir, les profondes forêts
D'une tâche grisâtre ombragent les guérets,
Et plus loin, où la plage en croissant se reploie,
Où le regard confus dans les vapeurs se noie,
Un golfe de la mer, d'îles entrecoupé,
Des blancs reflets du ciel par la lune frappé,
Comme un vaste miroir, brisé sur la poussière,
Réfléchit dans l'obscur des fragments de lumière.

Que le séjour de l'homme est divin, quand la nuit
De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit !
Ce sommeil qui d'en haut tombe avec la rosée
Et ralentit le cours de la vie épuisée,
Semble planer aussi sur tous les éléments,
Et de tout ce qui vit calmer les battements ;
Lin silence pieux s'étend sur la nature,
Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure,
Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix,
Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois,
Et la mer elle-même, expirant sur sa rive,
Roule à peine à la plage une lame plaintive ;
On dirait, en voyant ce monde sans échos,
Où l'oreille jouit d'un magique repos,
Où tout est majesté, crépuscule, silence,
Et dont le regard seul atteste l'existence,
Que l'on contemple en songe, à travers le passé,
Le fantôme d'un monde où la vie a cessé !
Seulement, dans les troncs des pins aux larges cimes,
Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes,
L'haleine de la nuit, qui se brise parfois,
Répand de loin en loin d'harmonieuses voix,
Comme pour attester, dans leur cime sonore,
Que ce monde, assoupi, palpite et vit encore.

Un monde est assoupi sous la voûte des cieux ?
Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux,
Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre,
Trahis par leur splendeur, étincellent dans l'ombre !
Les signes épuisés s'usent à les compter,
Et l'âme infatigable est lasse d'y monter !
Les siècles, accusant leur alphabet stérile,
De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille ;
Que dis-je! Aux bords des cieux, ils n'ont vu qu'ondoyer
Les mourantes lueurs de ce lointain foyer ;
Là l'antique Orion des nuits perçant les voiles
Dont Job a le premier nommé les sept étoiles ;
Le navire fendant l'éther silencieux,
Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux,
La lyre aux cordes d'or, le cygne aux blanches ailes,
Le coursier qui du ciel tire des étincelles,
La balance inclinant son bassin incertain,
Les blonds cheveux livrés au souffle du matin,
Le bélier, le taureau, l'aigle, le sagittaire,
Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre,
Tout ce que les héros voulaient éterniser,
Tout ce que les amants ont pu diviniser,
Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes,
N'a pu donner des noms à ces brillants systèmes.
Les cieux pour les mortels sont un livre entrouvert,
Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert ;
Chaque siècle avec peine en déchiffre une page,
Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage :
Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain
Tourne un feuillet de plus de ce livre divin,
Et l'oeil voit, ébloui par ces brillants mystères,
Etinceler sans fin de plus beaux caractères !
Que dis-je ? À chaque veille, un sage audacieux
Dans l'espace sans bords s'ouvre de nouveaux cieux ;
Depuis que le cristal qui rapproche les mondes
Perce du vaste Ether les distances profondes,
Et porte le regard dans l'infini perdu,
Jusqu'où l'oeil du calcul recule confondu,
Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre
Qui laisse en se brisant évanouir son ombre ;
Ses feux multipliés plus que l'atome errant
Qu'éclaire du soleil un rayon transparent,
Séparés ou groupés, par couches, par étages,
En vagues, en écume, ont inondé ses plages,
Si nombreux, si pressés, que notre oeil ébloui,
Qui poursuit dans l'espace un astre évanoui,
Voit cent fois dans le champ qu'embrasse sa paupière
Des mondes circuler en torrents de poussière !
Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux
Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux ;
Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière,
Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière,
Sont des astres futurs, des germes enflammés
Que la main toujours pleine a pour les temps semés,
Et que l'esprit de Dieu, sous ses ailes fécondes,
De son ombre de feu couve au berceau des mondes.
C'est de là que, prenant leur vol au jour écrit,
Comme un aiglon nouveau qui s'échappe du nid,
Ils commencent sans guide et décrivent sans trace
L'ellipse radieuse au milieu de l'espace,
Et vont, brisant du choc un astre à son déclin,
Renouveler des cieux toujours à leur matin.

Et l'homme cependant, cet insecte invisible,
Rampant dans les sillons d'un globe imperceptible,
Mesure de ces feux les grandeurs et les poids,
Leur assigne leur place et leur route et leurs lois,
Comme si, dans ses mains que le compas accable,
Il roulait ces soleils comme des grains de sable !
Chaque atome de feu que dans l'immense éther
Dans l'abîme des nuits l'oeil distrait voit flotter,
Chaque étincelle errante aux bords de l'empyrée,
Dont scintille en mourant la lueur azurée,
Chaque tache de lait qui blanchit l'horizon,
Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom,
Sont autant de soleils, rois d'autant de systèmes,
Qui, de seconds soleils se couronnant eux-mêmes,
Guident, en gravitant dans ces immensités,
Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés,
Et tiennent dans l'éther chacune autant de place
Que le soleil de l'homme en tournant en embrasse,
Lui, sa lune et sa terre, et l'astre du matin,
Et Saturne obscurci de son anneau lointain !
Oh ! que tes cieux sont grands! et que l'esprit de l'homme
Plie et tombe de haut, mon Dieu! quand il te nomme !
Quand, descendant du dôme où s'égaraient. ses yeux,
Atome, il se mesure à l'infini des cieux,
Et que, de ta grandeur soupçonnant le prodige,
Son regard s'éblouit, et qu'il se dit : Que suis-je ?
Oh ! que suis-je, Seigneur ! devant les cieux et toi ?
De ton immensité le poids pèse sur moi,
Il m'égale au néant, il m'efface, il m'accable,
Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable,
Car ce sable roulé par les flots inconstants,
S'il a moins d'étendue, hélas ! a plus de temps ;
Il remplira toujours son vide dans l'espace
Lorsque je n'aurai plus ni nom, ni temps, ni place ;
Son sort est devant toi moins triste que le mien,
L'insensible néant ne sent pas qu'il n'est rien
Il ne se ronge pas pour agrandir son être,
Il ne veut ni monter, ni juger, ni connaître,
D'un immense désir il n'est point agité ;
Mort, il ne rêve pas une immortalité !
Il n'a pas cette horreur de mon âme oppressée,
Car il ne porte pas le poids de ta pensée !

Hélas ! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté ?
J'étais heureux en bas dans mon obscurité,
Mon coin dans l'étendue et mon éclair de vie
Me paraissaient un sort presque digne d'envie ;
Je regardais d'en haut cette herbe; en comparant,
Je méprisais l'insecte et je me trouvais grand ;
Et maintenant, noyé dans l'abîme de l'être,
Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fit naître
Puisse me démêler d'avec lui, vil, rampant,
Si bas, si loin de lui, si voisin du néant !
Et je me laisse aller à ma douleur profonde,
Comme une pierre au fond des abîmes de l'onde ;
Et mon propre regard, comme honteux de soi,
Avec un vil dédain se détourne de moi,
Et je dis en moi-même à mon âme qui doute :
Va, ton sort ne vaut pas le coup d'oeil qu'il te coûte !
Et mes yeux desséchés retombent ici-bas,
Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas,
Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule
Ces flots d'êtres vivants que chaque sillon roule :
Atomes animés par le souffle divin,
Chaque rayon du jour en élève sans fin,
La minute suffit pour compléter leur être,
Leurs tourbillons flottants retombent pour renaître,
Le sable en est vivant, l'éther en est semé,
Et l'air que je respire est lui-même animé ;
Et d'où vient cette vie, et d'où peut-elle éclore,
Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore ?
Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon,
Si ce regard divin n'y portait son rayon ?
Cet œil s'abaisse donc sur toute la nature,
Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure,
Et devant l'infini pour qui tout est pareil,
Il est donc aussi grand d'être homme que soleil !
Et je sens ce rayon m'échauffer de sa flamme,
Et mon coeur se console, et je dis à mon âme :
Homme ou monde à ses pieds, tout est indifférent,
Mais réjouissons-nous, car notre maître est grand !

Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères ;
Bourdonnez sous votre herbe, insectes éphémères ;
Rendons gloire là-haut, et dans nos profondeurs,
Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs,
Et toi par ta pensée, homme ! grandeur suprême,
Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même,
Echo que dans son oeuvre il a si loin jeté,
Afin que son saint nom fût partout répété.
Que cette humilité qui devant lui m'abaisse
Soit un sublime hommage, et non une tristesse ;
Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux,
Soit faite sur la terre, ainsi que dans les cieux !

Alphonse de LAMARTINE (1830) 

dimanche 23 avril 2017

And death shall have no dominion

And death shall have no dominion.
Dead man naked they shall be one
With the man in the wind and the west moon;
When their bones are picked clean and the clean bones gone,
They shall have stars at elbow and foot;
When their bones are picked clean and the clean bones gone,
They shall have stars at elbow and foot;
Though they go mad they shall be sane,
Though they sink through the sea they shall rise again;
Though lovers be lost love shall not;
And death shall have no dominion.

And death shall have no dominion.
Under the windings of the sea
They lying long shall not die windily;
Twisting on racks when sinews give way,
Strapped to a wheel, yet they shall not break;
Faith in their hands shall snap in two,
And the unicorn evils run them through;
Split all ends up they shan't crack;
And death shall have no dominion.

And death shall have no dominion.
No more may gulls cry at their ears
Or waves break loud on the seashores;
Where blew a flower may a flower no more
Lift its head to the blows of the rain;
Though they be mad and dead as nails,
Heads of the characters hammer through daisies;
Break in the sun till the sun breaks down,
And death shall have no dominion. 


Dylan THOMAS  (1933)

samedi 15 avril 2017

Gitanjali

Je serre ses mains; je la presse contre ma poitrine.
J'essaie d'emplir mes bras de sa beauté, de pilller avec
mes baisers son sourire, de boire avec mes yeux ses regards.
Héla! mais où est tout cela? Qui peut forcer l'azur
du ciel?
J'essaie d'étreindre la beauté : elle m'élude, ne laissant
que le corps entre mes mains.
Confus et lassé, je retombe.
Comment pourrait le corps toucher la fleur que seule
l'âme peut toucher?

Rabindranath TAGORE, L'offrande lyrique (1910)

mercredi 8 février 2017

What lips my lips have kissed, and where, and why...

What lips my lips have kissed, and where, and why,
I have forgotten, and what arms have lain
Under my head till morning; but the rain
Is full of ghosts tonight, that tap and sigh
Upon the glass and listen for reply,
And in my heart there stirs a quiet pain
For unremembered lads that not again
Will turn to me at midnight with a cry.

Thus in the winter stands the lonely tree,
Nor knows what birds have vanished one by one,
Yet knows its boughs more silent than before:
I cannot say what loves have come and gone,
I only know that summer sang in me
A little while, that in me sings no more.

Edna ST. VINCENT MILLAY, Sonnets and The ballad of the Harp-Weaver (1922)


mercredi 2 novembre 2016

O silence, O beauté !

O silence, O beauté !
A peine un oiseau
à peine une peine
l'eau sous les roseaux
le vent sur la plaine
et mon coeur éclaté

En cette tranquillité
où donc la guerre prochaine ?
Le cou pris sur l'échafaud
la prison avec ses chaînes
et l'emprise d'un étau
se refermant sur l'été ?

Mes soeurs, où donc êtes-vous ?
Sur ces grabats, sur ces paillasses
avec les souris et les poux,
tombées au plus profond du trou,
plus bas qu'un mendiant sans besace.

Mes soeurs, où donc êtes-vous ?
Avec les plaies de vos corps,
et la mort qui vient encor
plus vite sous les verrous

J'ai honte de l'oiseau
et honte de la plaine
Et l'eau sous les roseaux
m'est bien plus qu'une peine ...

Edith THOMAS cit. in Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes (1974)

vendredi 9 septembre 2016

A Cordoue

Córdoba.
Lejana y sola.
Jaca negra, luna grande,
y aceitunas en mi alforja.
Aunque sepa los caminos
yo nunca llegaré a Córdoba.
Por el llano, por el viento,
jaca negra, luna roja.
La muerte me está mirando
desde las torres de Córdoba.
¡Ay qué camino tan largo!
¡Ay mi jaca valerosa!
¡Ay que la muerte me espera,
antes de llegar a Córdoba!
Córdoba.
Lejana y sola

  Federico GARCIA LORCA (1924).

vendredi 29 avril 2016

Printemps

Un bonheur résonne, il fleurit de loin
Et grimpe le long de ma solitude
Cherchant à tisser comme une parure d'or
Autour de mes rêves.
Et même si ma pauvre vie, enneigée de souffrance,
craint les premières gelées,
Une heure sainte devra lui
offrir la bénédiction du printemps...

Rainer Maria RILKE (1897)

dimanche 17 avril 2016

Booz endormi

Booz s'était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Etait mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
" Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

" Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

" Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau. "

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Victor HUGO, La légende des siècles (1849)

samedi 16 avril 2016

IDILIO MUERTO

Qué estará haciendo esta hora mi andina y dulce Rita
de junco y capulí;
ahora que me asfixia Bizancio, y que dormita
la sangre, como flojo cognac, dentro de mí.

Dónde estarán sus manos que en actitud contrita
planchaban en las tardes blancuras por venir;
ahora, en esta lluvia que me quita
las ganas de vivir.

Qué será de su falda de franela; de sus
afanes; de su andar;
de su sabor a cañas de mayo del lugar.

Ha de estarse a la puerta mirando algún celaje,
y al fin dirá temblando: «Qué frío hay... Jesús!»
Y llorará en las tejas un pájaro salvaje.

César VALLEJO, 1918

mardi 13 octobre 2015

La source et le secret

Poissons tumultueux des eaux de Tibériade
Colombes du Jourdain
J'ai tout le Testament de Dieu dans ma mansarde
Et son rêve divin.

Aux pages de l'Amour longuement je m'attarde
Et je vous vois Marie
Comme une fiancée au royaume des bardes
Voilée de modestie.

Vous êtes ma prison ouverte et ma droiture
Et mon étoile d'or
Le principe, le verbe et la poésie pure
Vous êtes le trésor

Que le ciel et la mer maintenant se partagent
Jusqu'à la fin des temps
Et vous êtes la reine étoilée du Langage
Par le signe du sang.

Charles LE QUINTREC (1926)



lundi 12 octobre 2015

L'Ennemi

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là  par de brillants soleils;
La tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

- O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennnemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous  perdons croît et se fortifie!

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (1857)

lundi 5 octobre 2015

Il n'y a pas d'amour heureux

Rien n'est jamais acquis à l'homme ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
          Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes
          Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
          Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
          Il n'y a pas d'amour heureux
 
Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
          Il n'y a pas d'amour heureux
          Mais c'est notre amour à tous les deux 

Louis ARAGON (1946)



samedi 3 octobre 2015

Une matinée de Novembre

Le soleil passait à travers le grillage des branches ; je marchais vite : quand je traversai le coeur du village, les volets s'ouvraient et claquaient paresseusement contre les façades, les seaux d'eau commençaient à débarrasser les trottoirs de la litière des feuilles vertes. Je me rappelai que c'était le Jour des Morts. Mais l'angoisse qui avait pesé sur moi toute la soirée s'était envolée ; j'entrai pour prendre un café dans un débit minuscule qui ouvrait sa porte au creux des arbres sous sa pomme de pin. Une parenthèse s'était refermée, mais elle laissait après elle je ne sais quel sillage tendre et brûlant, lent à s'effacer. Je regardais à travers les vitres petites la forêt matinale : quelque chose qui n'était pas seulement la pluie l'avait rafraîchie, apprivoisée, comme si la vie pour un moment était devenue plus aérée, plus proche. Il allait faire beau ; je songeai que toute la journée ce serait encore ici dimanche.

Julien GRACQ, Le roi Cophétua in La prequ'île (1970)

vendredi 2 octobre 2015

OCTOBER

O hushed October morning mild,
Thy leaves have ripened to the fall;
Tomorrow's wind, if it be wild,
Should waste them all.
The crows above the forest call;
Tomorrow they may form and go.
O hushed October morning mild,
Begin the hours of this day slow.
Make the day seem to us less brief.
Hearts not averse to being beguiled,
Beguile us in the way you know.
Release one leaf at break of day;
At noon release another leaf;
One from our trees, one far away.
Retard the sun with gentle mist;
Enchant the land with amethyst.
Slow, slow !
For the grapes'sake, if they were all,
Whose leaves already are burnt with frost,
Whose clustered fruit must else be lost -
For the grapes'sake along the wall.

Robert FROST, A boy's will (1913)

mercredi 23 septembre 2015

Une journée à Tokyo

Megiro, Akihabara, Yostsuya, Ajabane... A Tokyo, la vie s'exprime en termes de gares. Petites stations du métro ou de la "Chuo Line", hauts lampadaires sur les feuilles neuves. La dernière rame passée, la chanson des socques de bois qui s'éloigne et décroît et le chalumeau déchirant - trois notes - du marchand de soupe chaude. Charrettes des métiers ambulants garées pour la nuit contre le quai. Petites gens, petites dettes qu'on oublie et qu'on retrouve : du Dickens japonais avec une ineffable douceur en plus. Au-delà des lumières, quelques arbres pris dans la nuit dont les ramures remuent les souvenirs, les rencontres, les mensonges et les regrets. Visages hallucinés collés aux vitres embuées. Gares posées comme une constellation sur la ville et qu'on égrène comme un rosaire dans le noir...
(...)
Cet après-midi là j'ai bien marché vingt kilomètres au hasard dans la ville. L'air était délicieux. J'ai visité au passage une exposition de photos japonaises d'un goût si exigeant que rien n'y bougeait plus. J'ai regardé les voitures de pompiers passer à toute allure dans des tourbillons de feuilles mortes. Leurs cloches de bronze sonnant à la volée, l'air d'aller à la fête avec leurs grappes de petits hommes noir et rouge accrochés aux échelles, coiffés de casques à protège-nuque comme les guerriers de Gengis Khan. Je me suis reposé les pieds dans une église russe en écoutant des choeurs assez nombreux et véhéments pour absoudre la ville entière. Ces avenues sans plan, ces entrepôts, ces librairies noires de monde, cette marée de jardinets, de maisonnettes inégales qui venait battre contre un canal croupi, contre un bloc d'immeubles ultramodernes, contre le ballast d'une voie ferrée... après huit heures de promenade, je me demandais encore si cela faisait une belle ville, ou même une ville tout court. Puis le soleil est descendu en se gonflant dans un ciel orange, dessinant en silhouette la ligne incongrue des toits, la folle écriture des antennes, des fils électriques et des ballons publicitaires contre un horizon qui virait au rouge, puis la pluie multicolore des néons. J'ai cessé de me poser des questions.

Nicolas BOUVIER, Chronique japonaise (1989)

lundi 13 juillet 2015

L'art de l'allusion

"Dans la poésie chinoise, un bon poème ne dit pas mot du sentiment éprouvé, mais tout le laisse transparaître. Tout y est allusif, évoquant de biais ce qui, dit nommément, se trouverait aussitôt circonscrit et tari. De la femme délaissée (ou du fonctionnaire exilé), il n'est pas "dit" la mélancolie, mais que, devant sa porte, l'herbe a poussé (plus personne ne venant la voir) ; ou que sa ceinture est devenue lâche (elle n'a pas le coeur de s'alimenter). Ou bien, dans la peinture chinoise, quand il était donné à peindre un temple, le pinceau du lettré se gardait de tracer son architecture, ses murs et ses clochetons : car ce serait, le peignant comme objet, limiter d'emblée la dimension d'esprit (shen), d'essor et non pas étale, que celui-ci incarne. Mais voici que l'artiste esquisse, comme toujours, des "monts" et des "eaux" - les tensions animant le paysage - avec, se détachant à peine, sur le chemin qui zigzague au flanc du coteau ou dans l'ombre d'un vallon touffu, la discrète figure d'un moine coupant du bois ou portant l'eau : indice de ce qu'un temple est à proximité, qu'il serait vain de prétendre dépeindre et cerner - s'approprier. Mais cette silhouette entr'aperçue y renvoie indéfiniment, jusque dans son labeur le plus quotidien, y référant sans référer, sans (le) figer en un "quelque chose" - significatif et déterminé - qui, du coup, en perdrait la portée."

François JULLIEN, Cinq concepts proposés à la psychanalyse (2012)

lundi 25 mai 2015

Une poétique du changement

Quand je vais de Paris en Bretagne, je regarde souvent, de la fenêtre du train, s'approcher la grande modification attendue. Mais toujours elle échappe. Au Mans, nous sommes encore dans la dépendance de Paris et du fameux "bassin", le paysage reste ouvert. Or, à Laval, nous avons définitivement basculé dans un pays étrange, retiré, devenu secret, en dépit de sa platitude. Et pourtant nulle démarcation entre les deux. Est-ce dans le passage, en sous-sol, du calcaire au granit qu'on lit la mutation, ou de la tuile à l'ardoise du toit des maisons, ou dans le vert des prés, ou dans la forme des clochers ou même dans ces cieux, non plus tendrement "voilés de vapeurs roses" (Baudelaire), mais où les nuages sont structurés désormais en formes vertigineuses, si durement ciselées par le couchant ? Quand donc a commencé d'apparaître, dans l'atmosphère ou la vie des gens, l'élément marin ? Une chose est sûre : même si rien ne l'indique dans le relief, tout a changé sous nos yeux, sans qu'on le perçoive, et jusqu'à la façon dont le soleil se couche derrière les nuages. Un grand chavirement s'est produit, au cours du trajet, mais sans fissure qui le trahisse. Comme si rien ne s'était passé. Car cette prégnance, ou cette ambiance, cette""atmosphère", ne sont pas délimitables en termes de propriétés et sont donc réfractaires à notre prise ontologique.
C'est aussi pourquoi toute poésie descriptive est demeurée ennuyeuse, en dépit du génie des poètes. Car elle suppose toujours des "choses", formant socle, dont  l'aspect soit à déterminer, les propriétés à qualifier.  La mer "est grise", le ciel "est sombre"... On dit chaque fois une "chose", repliée sur ses attributs, alors qu'on veut évoquer un paysage ; on se trouve cantonné dans une assignation têtue, tandis que c'est une nature pervasive, communiquant de part en part, non bornée, qu'on voudrait capter. Combien a-t-il fallu d'infractions et d'écarts obstinément risqués, sous la poussée du poétique (ne serait-ce que les fameuses "licences" conquises à l'encontre de la grammaire), pour que soit sapé enfin cet attachement à la fonction prédicative du langage culminant trop avantageusement dans l'abondance romantique, en France, pour ne pas s'y briser... ; et que de cette voie impraticable, mais si longtemps pratiquée, Baudelaire insidieusement se détourne.

François JULLIEN, Les transformations silencieuses (2009)

dimanche 24 mai 2015

Le "Tao" (la voie)

Le tao (la "voie"), s'il fallait à tout prix le définir, est essentiellement transition, et c'est pourquoi il est indéfinissable (et non pas pour quelque raison "mystique", comme on se plaît à l'imaginer d'Occident).
...
C'est pourquoi nous en sommes toujours, par mauvaise habitude, réduits à supposer un support-substrat du changement dont n'arrive pas à se débarrasser la métaphysique : à supposer toujours, sous ce changement, des "choses" qui changent et donc à perdre, parce que morcelée, raidie et comme plombée par elles, l'essentielle continuité de ce "mouvant" qu'est la vie.

François JULLIEN, Les transformations silencieuses (2009)

vendredi 22 mai 2015

La grâce

La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c'est elle qui fait ce vide.

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce (1948)

dimanche 17 mai 2015

Amour imaginaire

L'amour a besoin de réalité. Aimer à travers une apparence corporelle un être imaginaire, quoi de plus atroce, le jour où l'on s'en aperçoit ? Bien plus atroce que la mort, car la mort n'empêche pas l'aimé d'avoir été.
C'est la punition du crime d'avoir nourri l'amour avec de l'imagination.

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce (1948)

jeudi 7 mai 2015

César

César, calme César, le pied sur toute chose,
Les poings durs dans la barbe, et l’oeil sombre peuplé
D’aigles et des combats du couchant contemplé,
Ton coeur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.

Le lac en vain palpite et lèche son lit rose ;
En vain d’or précieux brille le jeune blé ;
Tu durcis dans les noeuds de ton corps rassemblé
L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.

L’ample monde, au delà de l’immense horizon,
L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison
Qui changeront le soir en furieuse aurore.

Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,
Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore
Quelle foudre s’amasse au centre de César. 
 
 Paul VALERY, Album de vers anciens (1926)
 
 
 
 
 

vendredi 1 mai 2015

Avestruz

Melancolia, saca tu dulce pico ya ;
no cebes tus ayunos en mis trigos de luz.
Melancolia, basta ! Cual beben tus punales
la sangre que extrajera mi sanguijuela azul !

No acabes el mana de mujer que ha bajado ;
yo quiero que de el nazca manana alguna cruz,,
manana que no tenga yo a quien volver los ojos,
cuando abra su gran O de burla el ataud.

Mi corazon es tiesto regado de amargura ;
hay otros viejos pajaros que pastan dentro de el ...
Melancolia, deja de secarme la vida,
y desnuda tu labio de mujer ... !

Cesar VALLEJO, Los heraldos negros (1919)

jeudi 16 avril 2015

IDILIO MUERTO

Qué estará haciendo esta hora mi andina y dulce Rita
de junco y capulí;
ahora que me asfixia Bizancio, y que dormita
la sangre, como flojo cognac, dentro de mí.

Dónde estarán sus manos que en actitud contrita
planchaban en las tardes blancuras por venir;
ahora, en esta lluvia que me quitta
las ganas de vivir.

Qué será de su falda de franela; de sus
afanes; de su andar;
de su sabor a cañas de mayo del lugar.

Ha de estarse a la puerta mirando algún celaje,
y al fin dirá temblando: «Qué frío hay... Jesús!»
y llorará en las tejas un pájaro salvaje.

César VALLEJO, Los heraldos negros (Quarta edicion, Lima, 1988)

jeudi 2 avril 2015

Jeudi Saint

The Voice of God is heard in Paradise :

"What was vile has become precious. What is now precious was never vile. I have always known the vile as precious: for what is vile I know not at all.
What was cruel has become merciful. What is now merciful was never cruel. I have always overshadowed Jonas with My mercy, and cruelty I know not at all. Have you had sight of Me, Jonas My child? Mercy within mercy within mercy. I have forgiven the universe without end, because I have never known sin.
What was poor has become infinite. What is infinite was never poor. I have always known poverty as infinite: riches I love not at all. Prisons within prisons within prisons. Do not lay up for yourselves ecstasies upon earth, where time and space corrupt, where the minutes break in and steal. No more lay hold on time, Jonas, My son, lest the rivers bear you away.
What was fragile has become powerful. I loved what was most frail. I looked upon what was nothing. I touched what was without substance, and within what was not, I am."

Thomas MERTON, The Sign of Jonas (1953)

lundi 16 février 2015

Veni Creator Spiritus

Quand toutes les "orientations" manquent leur but naît dans les ténèbres, au-dessus de l'abîme, la grande, l'unique, la vraie direction donnée à l'homme celle qui le mène à l'Esprit créateur, à l'ouragan divin qui étend ses ailes à la face des eaux - et dont nous ne savons pas d'où il vient et où il va.
Là est la vraie autonomie de l'homme, là est le fruit de la liberté, d'une liberté qui n'est plus trahison, mais responsabilité.
L'homme, la créature qui forme et transforme le créé, ne peut pas créer. Mais il peut, chacun peut s'ouvrir, peut ouvrir autrui au principe de création. Et il peut invoquer le Créateur, afin qu'il sauve son Image et la parachève.

Martin BUBER, La vie en dialogue (1925)

jeudi 12 février 2015

Litanie

Terre Sainte
Terre Pure
Terre des Saints
Terre des Bienheureux
Terre des Vivants
Terre d'Immortalité
Centre du Monde
Coeur du Monde
Tabernacle
Saint Palais
Palais Intérieur
Saint Graal

mercredi 11 février 2015

Amour

Les amants, les amis ont deux désirs. L'un de s'aimer tant qu'ils entrent l'un dans l'autre et ne fassent qu'un seul être. L'autre de s'aimer tant qu'ayant entre eux la moitié du globe terrestre leur union n'en souffre aucune diminution.

Pour ceux qui aiment, la séparation, quoique douloureuse, est un bien, parce qu'elle est amour.

Dans la beauté du monde la nécessité brute devient objet d'amour. Rien n'est beau comme la pesanteur dans les plis fugitifs des ondulations de la mer ou les plis presque éternels des montagnes.

Simone WEIL, Attente de Dieu (1966)

lundi 22 décembre 2014

Locksley Hall (fragment)

Locksley Hall, that in the distance overlooks
the sandy tracts,
And the hollow ocean-ridges roaring into
cataracts.

Many a night from yonder ivied casement, ere
I went to rest,
Did I look on great Orion sloping slowly to
the West.

Many a night I saw the Pleiads, rising thro' the
mellow shade,
Glitter like a swarm of fire-flies tangled in a
silver braid.

Here about the beach I wander'd, nourishing
a youth sublime
With the fairy tales of science, and the long
result of Time ;

When the centuries behind me like a fruitful
land reposed ;
When I clung to all the present for the promise
that it closed :

When I dipt into the future far as human eye
could see ;
Saw the Vision of the world, and all the wonder
that would be. -

In the Spring, a fuller crimson comes upon the
robin's breast ;
In the Spring the wanton lapwing gets himself
another crest ;

In the Spring a livelier iris changes on the
burnish'd dove ;
In the Spring a young man's fancy lightly turns
to thoughts of love.

Then her cheek was pale and thinner than
should be for one so young,
And her eyes on all my motions with a mute
observance hung.

And I said, 'My cousin Amy, speak, and speak
the truth to me,
Trust me, cousin, all the current of my being
sets to thee.'

On her pallid cheek and forehead came a colour
and a light,
As I have seen the rosy red flushing in the
northern night.

And she turn'd - her bosom shaken with a
sudden storm of sighs -
All the spirit deeply dawning in the dark of
hazel eyes -

Saying, 'I have hid my feelings, fearing they
should do me wrong ;'
Saying, 'Dost thou love me, cousin ?' weeping,
'I have loved thee long.'

Love took up the harp of Life, and smote on
all the chords with might ;
Smote the chord of Self, that, trembling, pass'd
in music out of sight.

Many a morning on the moorland did we hear
the copses ring,
And her whisper throng'd my pulses with the
fulness of the Spring.

Many an evening by the waters did we watch
the stately ships,
And our spirits rush'd together at the touching
of the lips.

O my cousin, shallow-hearted ! O my Amy,
mine no more !
O the dreary, dreary moorland ! O the barren,
barren shore !

Alfred Lord TENNYSON, Poems (1842)

samedi 20 décembre 2014

SYRTES

Dans l' âtre brûlent les tisons,
Les tisons noirs aux flammes roses ;
Dehors hurlent les vents moroses,
Les vents des vilaines saisons.
Contre les chenets roux de rouille,
Mon chat frotte son maigre dos.
En les ramages des rideaux,
On dirait un essaim qui grouille :

C' est le passé, c' est le passé
Qui pleure la tendresse morte ;
C' est le bonheur que l' heure emporte
Qui chante sur un ton lassé.
 
Jean MOREAS, Syrtes,Remembrance. 

Ecoutez la chanson bien douce

Ecoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile,
Qui palpite aux brises d'automne.
Cache et montre au coeur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'être simple sans plus attendre,
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !...
Ecoutez la chanson bien sage.

Paul VERLAINE, Sagesse.

mardi 9 décembre 2014

The Brook

I come from haunts of coot and hern,
I make a sudden sally,
And sparkle out among the fern,
To bicker down a valley.

By thirty hills I hurry down,
Or slip between the ridges,
By twenty thorps, a little town,
And half a hundred bridges.

Till last by Philip's farm I flow
To join the brimming river,
For men may come and men may go,
But I go on for ever.

I chatter over stony ways,
In little sharps and trebles,
I bubble into eddying bays,
I babble on the pebbles.

With many a curve my banks I fret
By many a field and fallow,
And many a fairy foreland set
With willow-weed and mallow.

I chatter, chatter, as I flow
To join the brimming river,
For men may come and men may go,
But I go on for ever.

I wind about, and in and out,
With here a blossom sailing,
And here and there a lusty trout,
And here and there a grayling,

And here and there a foamy flake
Upon me, as I travel
With many a silvery waterbreak
Above the golden gravel.

And draw them all along, and flow
To join the brimming river,
For men may come and men may go,
But I go on for ever.

I steal by lawns and grassy plots,
I slide by hazel covers;
I move the sweet forget-me-nots
That grow for happy lovers.

I slip, I slide, I gloom, I glance,
Among my skimming swallows ;
I make the netted sunbeam dance
Against my sandy shallows.

I murmur under moon and stars
In brambly wildernesses;
I linger by my shingly bars ;
I loiter round my cresses ;

And out again I curve and flow
To join the brimming river,
For men may come and men may go,
But I go on for ever.

Alfred Lord TENNYSON, Maud and other Poems (1900)

samedi 18 octobre 2014

L'ambiguïté

Oui et non, c'est la seule réponse, là où c'est nous-mêmes qui sommes en cause; nous croyons et nous ne croyons pas, nous aimons et nous n'aimons pas, nous sommes et nous ne sommes pas; mais s'il en est ainsi, c'est que nous sommes en marche vers un but que tout ensemble nous voyons et que nous ne voyons pas.

Gabriel MARCEL, L'Emissaire (1949)


mardi 15 juillet 2014

L'âme

On ne peut  pas voir l'âme en soi, car elle est esprit, mais dès qu'un être se tourne vers un autre avec amour, celui-ci voit l'âme dans le visage qui se tourne vers lui. Non seulement il la pense, non seulement il ne déduit pas son existence à partir de sa propre expérience intérieure, mais il la voit. On pourrait même presque dire qu'en un tel instant, l'âme aimante est la première chose qu'il voit et le corps seulement en elle.

Romano GUARDINI, Le message de Saint Jean (1965)

lundi 30 juin 2014

La Promenade

Ô forêts si joliment peintes
Sur le penchant du coteau vert
Où serpente ma promenade !
Pour chaque aiguillon dans le coeur
Un doux repos me récompense,
Quand il fait sombre dans mon âme :
Depuis toujours art et pensée
Ont pour salaire la douleur.
ô jolies images du val,
Arbres et jardins, par exemple,
Et puis ce sentier très étroit,
Le ruisseau qu'on devine à peine ;
De quel éclat brille gaiement
Au lointain la splendide image
Du paysage que je hante
Volontiers sous un ciel clément.
La Divinité nous guide, amicale,
Avec du bleu pour commencer,
Puis des nuages qu'elle arrange,
D'une forme arrondie et grise,
Avec les feux d'éclairs, les coups
De tonnerre, les champs, leur charme,
Et la beauté qui sourd aux sources
De l'Image toute première.

HÖLDERLIN, Poèmes

jeudi 26 juin 2014

Waldeinsamkeit

I do not count the hours I spend
In wandering by the sea;
The forest is my loyal friend,
Like God it useth me.

In plains that room for shadows make
Of skirting hills to lie,
Bound in by streams which give and take
Their colors from the sky;

Or on the mountain-crest sublime,
Or down the oaken glade,
O what have I to do with time?
For this the day was made.

Cities of mortals woe-begone
Fantastic care derides,
But in the serious landscape lone
Stern benefit abides.

Sheen will tarnish, honey cloy,
And merry is only a mask of sad,
But, sober on a fund of joy,
The woods at heart are glad.

There the great Planter plants
Of fruitful worlds the grain,
And with a million spells enchants
The souls that walk in pain.

Still on the seeds of all he made
The rose of beauty burns;
Through times that wear and forms that fade,
Immortal youth returns.

The black ducks mounting from the lake,
The pigeon in the pines,
The bittern's boom, a desert make
Which no false art refines.

Down in yon watery nook,
Where bearded mists devide,
The gray old gods whom Chaos knew,
The sires of Nature, hide.

Aloft, in secret veins of air,
Blows the sweet breath of song,
O, few to scale those uplands dare,
Though they to all belong!

See thou bring not to field or stone
The fancies found in books;
Leave authors' eyes, and fetch your own,
To brave the landscape's looks.

Oblivion here thy wisdom is,
Thy thrift, the sleep of cares;
For a proud idleness like this
Crowns all thy mean affairs.

Ralph Waldo EMERSON, Poetry (1857)

mardi 24 juin 2014

Fable

The mountain and the squirrel
Had a quarrel,
And the former called the latter "Little Prig;"
Bun replied,
"You are doubtless very big;
But all sorts of things and weather
Must be taken in together,
To make up a year
And a sphere.
And I think it no disgrace
To occupy my place.
If I'm not so large as you,
You are not so small as I,
And not half so spry.
I'll not deny you make
A very pretty squirrel track;
Talents differ; all is well and wisely put;
If I cannot carry forests on my back,
Neither can you crack a nut."

Ralph Waldo EMERSON, Poetry (1845)

lundi 5 mai 2014

8 Mai 1945

Mourir

Elle m'aurait lâchée cette sacrée vie
Si je l'avais laissée faire

C'était facile
Un éclair de vertige
Le bonheur fluide d'un instant

Mais le Printemps faisait du bruit
Dans ma mémoire si tôt blessée
Et je l'ai entendu
Au-delà des barbelés

Magda HOLLANDER-LAFON, Quatre petits bouts de pain, Des ténèbres à la joie (2012)

dimanche 4 mai 2014

Mai 1944-Mai 2014 : contre l'oubli

Ma mémoire s'ouvre douloureusement à force d'appels. Je sors de ce long tunnel où je me suis terrée.
Des milliers de regards ont disparu
Sans savoir pourquoi.  Ils m'appellent
Ils sont pleins de détresse
D'humiliation
Allumés par la faim
Eteints par la soif.
Le regard crispé d'une compagne avec les crocs d'un chien dans la chair.
Elle perd la vie à chaque pas.
Le regard anéanti d'une autre qui meurt sous les coups de bâton.
Des centaines de regards qui s'éteignent, épuisés par de longues heures d'appels.
Sur des milliers de visages perdus, l'abattement d'une vie trop tôt avortée.
Les camions arrivent et repartent dans les longues allées du désespoir
Remplis de vies tassées aux regards d'au-delà.
Les mains tendues, décharnées, aggripent la vie avec des cris perdus.
La cheminée crépite.
Le ciel est bas et gris et jaune.
Nous respirons leurs cendres dispersées dans le vent.
Trente ans après
Je perce, émue, le mur épais de ma mémoire.
Pour que tant de regards quémandeurs d'espérance
Ne s'évanouissent pas
En poussière.

Magda HOLLANDER-LAFON, Quatre petits bouts de pain, Des ténèbres à la joie (2012)

dimanche 23 mars 2014

Arbre

L'arbre chante comme l'oiseau.
Tout à coup, coup de vent. - Vent brusque.
Cela vient, s'apaise, revient comme vagues.
Le vent donne au grand arbre une multitude de pensées, le surprend, le trouble, l'attaque en tous points, l'ébranle. Le revêt de l'envers de ses milliers de feuilles nombreuses. L'épouse, le change en ruisseau perdu.
Ceci donne pur rêve du ruisseau.
L'arbre rêve d'être ruisseau ;
L'arbre rêve dans l'air d'être une source vive ...
Et de proche en proche, se change en poésie, en un vers pur ...

Paul VALERY, Tel Quel II (1943)

jeudi 20 février 2014

Soupirs et larmes

It's such a little thing to weep,
So short a thing to sigh ;
And yet by trades the size of these
We men and women die !

Emily DICKINSON, Selected Poems and Letters edited by Robert N. Linscott (1959)

dimanche 9 février 2014

Pour Eros contre Thanatos

Ce qu'il faut savoir, c'est que l'homme de la technique, ayant au sens le plus profond perdu la conscience de soi, c'est-à-dire avant tout des régulations transcendantes qui lui permettent de repérer sa conduite ou ses intentions, est de plus en plus désarmé devant les puissances de destruction déchaînées autour de lui et devant les complicités que celles-ci rencontrent au fond de lui-même.
En dernière analyse, ce qui ne se fait pas par Amour et pour l'Amour finit invariablement par se faire contre l'Amour.

Gabriel MARCEL, Les hommes contre l'humain (1951)

mercredi 29 janvier 2014

L'humanité est une

L'humanité est une sur le plan psychologique et affectif. Certes, les rires, les larmes, les sourires sont modulés, inhibés ou exhibés différemment selon les cultures. Mais, en dépit de l'extrême diversité de ces cultures et des types de personnalité qui s'imposent, les rires, les larmes et les sourires sont universels.
Les êtres humains ont déployé une diaspora qui les a conduits à peupler tous les habitats de la planète.
Les êtres humains présentent des caractéristiques physiques - taille, couleur de peau, forme des yeux et du nez - différenciés ; ils présentent des cultures et des langues différenciées qui sont devenues inintelligible les unes pour les autres ; ils présentent des rites et des usages différenciés qui sont devenus incompréhensibles les uns pour les autres ; ils présentent des croyances différenciées qui sont devenues irréductibles les unes aux autres.
Mais, dans l'humanité, partout il y a du mythe ; partout il y a de la rationalité ; partout il y a des stratégies et des inventions ; partout il y a de la danse, du rythme et de la musique; partout il y a du plaisir, de l'amour, de la tendresse, de l'amitié, de la colère et de la haine ; partout l'imaginaire prolifère.
Et, pour différents que soient leurs formules et leurs dosages, il y a partout un indissociable mélange de raison et de folie.

Edgar MORIN, Mauro CERUTI, Notre Europe, Décomposition ou métamorphose (2014)


dimanche 26 janvier 2014

La Rose et le Réséda


Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fût de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfèrent les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Nos sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
A la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

Louis ARAGON, (1943)

dimanche 17 novembre 2013

Far-niente

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

Théophile GAUTIER, Premières Poésies

dimanche 29 septembre 2013

L'idéal

La poésie a pour devoir de faire du langage d'une nation quelques applications parfaites.

***
 Au moment de la jouissance, de l'entrée in bonis ; à la mort du désir ; et quand s'ouvre la succession de l'idéal, se fait une oscillation, une balance entre le plaisir de mettre la main sur le réel et le déplaisir de trouver ce réel moins réel qu'on ne le faisait et moins délicieux que sa figure.
Je dispose de ce bien, et il est comme je pensais.
Mais il y manque pourtant quelque chose. -
Son absence - cette force de se faire imaginer.

Paul VALERY, Tel Quel (1943)
 

vendredi 27 septembre 2013

Coucher de soleil II : l'Alpha et l'Oméga

Pendant toute la journée, nous avons glissé dans le golfe de Suez, entre deux terres prodigieusement pittoresques et désolées. Le Sinaï, massif de granite et de grès rouge déchiquetés, et les côtes égyptiennes, d'abord régulières et tabulaires, puis hérissées de toutes sortes de pics extraordinaires, tous également âpres et nus. Par là-dessus, des teintes de rêve, d'une douceur étrange dans ces climats extrêmes. A l'Est, la mer paraissait bleu foncé. Sa ligne d'horizon s'arrêtait, nette comme une lame de couteau. Et puis, par-dessus cette bande sombre, sans transition, les montagnes s'élevaient rose tendre, dans un ciel vert vaporeux. Au coucher du soleil, c'est la côte ouest qui a attiré sur elle toute la beauté du soir. A mesure que le soleil disparaissait dans un petit remous de nuages ardents, les montagnes d'Egypte, jusqu'alors brumeuses, se sont mises à passer par tous les violets possibles, depuis le plus foncé jusqu'au mauve le plus transparent. Et toute une ligne de pointes aiguës, en dents de scie, sont restées les dernières visibles, marquées dans le ciel doré (...)
En dépassant le cap Guardafui, nous sommes entrés dans une zone de calme absolu (...) Hier, je ne pouvais me lasser de regarder à l'Est la mer uniformément laiteuse et verte, d'une opalescence sans transparence, plus claire que le fond du ciel. Tout d'un coup, une nuée diffuse s'est teintée de rose à l'horizon ; et alors, les petites ondulations huileuses de l'océan restant d'opale sur une de leurs faces et passant au lilas sur leur autre versant, la mer entière a paru quelques instants semblable à une moire soyeuse. Puis la lumière s'est éteinte, et les étoiles ont commencé à se réfléchir autour de nous aussi paisiblement que dans les eaux d'un bassin tranquille (1).

 ***
J'avais toujours eu (...) une âme naturellement panthéiste. J'en éprouvais les aspirations invincibles, natives ; mais sans oser les utiliser librement, parce que je ne savais pas les concilier avec ma foi. Depuis ces expériences diverses (et d'autres encore), je puis dire que j'ai trouvé, pour mon existence, l'intérêt inépuisé, et l'inaltérable paix.
Je vis au sein d'un Elément unique, Centre et détail de Tout, Amour personnel et Puissance cosmique.
Pour l'atteindre et me fondre en Lui, j'ai l'Univers tout entier devant moi, avec ses nobles luttes, avec ses passionnantes recherches, avec ses myriades d'âmes à perfectionner et à guérir. En plein labeur humain, je puis et je dois me jeter à perdre haleine. Plus j'en prendrai ma part, plus je pèserai sur toute la surface du Réel, plus aussi j'atteindrai le Christ et je me serrerai contre Lui.
Dieu, l'Etre éternel en soi, est partout, pourrait-on dire, en formation pour nous.
Et Dieu, aussi, est le Coeur de Tout. Si bien que le vaste décor de l'Univers peut sombrer, ou se dessécher, ou m'être enlevé par la mort, sans que diminue ma joie. Dissipée la poussière qui s'animait d'un halo d'énergie et de gloire, la Réalité substantielle demeurerait intacte, où toute perfection est contenue et possédée incorruptiblement. Les rayons se reploieraient dans leur source : et, là, je les tiendrais encore tous embrassés (2)

Pierre TEILHARD de CHARDIN, Lettres de voyage (1) ; Le Christ dans la matière (2)


Coucher de soleil I

Parvenu au soir de ma carrière, la dernière image que me laissent les mythes et, à travers eux, ce mythe suprême que raconte l'histoire de l'humanité, l'histoire aussi  de l'univers au sein de laquelle l'autre se déroule, rejoint donc l'intuition qui, à mes débuts et comme je l'ai raconté dans Tristes Tropiques, me faisait rechercher dans les phases d'un coucher de soleil, guetté depuis la mise en place d'un décor céleste qui se complique progressivement jusqu'à se défaire et s'abolir dans l'anéantissement nocturne, le modèle des faits que j'allais étudier plus tard et des problèmes qu'il me faudrait résoudre sur la mythologie : vaste et complexe édifice, lui aussi irisé de mille teintes, qui se déploie sous le regard de l'analyste, s'épanouit lentement et se referme pour s'abîmer au loin comme s'il n'avait jamais existé.
Cette image n'est-elle pas elle de l'humanité même et, par delà l'humanité, de toutes les manifestations de la vie : oiseaux, papillons, coquillages et autres animaux, plantes avec leurs fleurs, dont l'évolution développe et diversifie les formes, mais toujours pour qu'elles s'abolissent et qu'à la fin, de la nature, de la vie, de l'homme, de tous ces ouvrages subtils et raffinés que sont les langues, les institutions sociales, les coutumes, les chefs-d'oeuvre de l'art et les mythes, quand ils auront tiré leurs derniers feux d'artifice, rien ne subsiste ? En démontrant l'agencement rigoureux des mythes et en leur conférant ainsi l'existence d'objets, mon analyse fait donc ressortir le caractère mythique des objets : l'univers, la nature, l'homme, qui, au long de milliers, de millions, de milliards d'années n'auront, somme toute, rien fait d'autre qu'à la façon d'un vaste système mythologique, déployer les ressources de leur combinatoire avant de s'involuer et de s'anéantir dans l'évidence de leur caducité.
L'opposition fondamentale, génératrice de toutes les autres qui foisonnent dans les mythes et dont ces quatre tomes ont dressé l'inventaire, est celle même qu'énonce Hamlet sous la forme d'une encore trop crédule alternative. Car entre l'être et le non-être, il n'appartient pas à l'homme de choisir. Un effort mental consubstantiel à son histoire, et qui ne cessera qu'avec son effacement de la scène de l'univers, lui impose d'assumer les deux évidences contradictoires dont le heurt met sa pensée en branle et, pour neutraliser leur opposition, engendre une série illimitée d'autres distinctions binaires qui, sans jamais résoudre cette antinomie première, ne font, à des échelles de plus en plus réduites, que la reproduire et la perpétuer : réalité de l'être, que l'homme éprouve au plus profond de lui-même comme seule capable de donner raison et sens à ses gestes quotidiens, à sa vie morale et sentimentale, à ses choix politiques, à son engagement dans le monde social et naturel, à ses entreprises pratiques et à ses conquêtes scientifiques ; mais en même temps, réalité du non-être dont l'intuition accompagne indissolublement l'autre puisqu'il incombe à l'homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu'il n'était pas présent autrefois sur la terre et qu'il ne le sera pas toujours, et qu'avec sa disparition inéluctable de la surface d'une planète elle aussi vouée à la mort, ses labeurs, ses peines, ses joies, ses espoirs et ses oeuvres deviendront comme s'ils n'avaient pas existé, nulle conscience n'étant plus là pour préserver fût-ce le souvenir de ces mouvements éphémères sauf, par quelques traits vite effacés d'un monde au visage désormais impassible, le constat abrogé qu'ils eurent lieu c'est-à-dire rien.

Claude LEVI-STRAUSS, L'homme nu (1971)

mardi 17 septembre 2013

Tintern Abbey

                                    And I have felt
A presence that disturbs me with joy
Of elevated thoughts ; a sense sublime
Of something far more deeply infused,
Whose dwelling is the light of setting suns,
And the round ocean and the living air,
And the blue sky, and in the mind of man :
A motion and a spirit, that impels
All thinking things, all objects of thought,
And rolls through all things.

William WORDSWORTH, Tintern Abbey

lundi 16 septembre 2013

Aimer la Vie ...

There was a roaring in the wind all night ;
The rain came heavily and fell in floods ;
But now the sun is rising calm and bright ;
The birds are singing in the distant woods ;
Over his own sweet voice the stock-dove broods ;
The Jay makes answer as the Magpie chatters ;
And all the air is fill'd with pleasant noise of waters.

All things that love the sun are out of doors ;
The sky rejoices in the morning's birth ;
The grass is bright with rain-drops ; on the moors
The Hare is running races in her mirth ;
And with her feet she from the plashy earth
Raises a mist ; which glittering in the sun,
Runs with her all the way, wherever she doth run.

William WORDSWORTH, Resolution and Independence (1802)


jeudi 15 août 2013

En la fête de l'Assomption

Dieu a créé par amour, pour l'amour. Dieu n'a pas créé autre chose que l'amour même et les moyens de l'amour. Il a créé toutes les formes de l'amour. Il a créé des êtres capables d'amour à toutes les distances possibles. Lui-même est allé, parce que nul autre ne pouvait le faire, à la distance maximum, la distance infinie. Cette distance infinie entre Dieu et Dieu, déchirement suprême, douleur dont aucune autre n'approche, merveille de l'amour, c'est la crucifixion. Rien ne peut être plus loin de Dieu que ce qui a été fait malédiction.
Ce déchirement par-dessus lequel l'amour suprême met le lien de la suprême union résonne perpétuellement à travers l'univers, au fond du silence, comme deux notes séparées et fondues, comme une harmonie pure et déchirante. C'est cela la Parole de Dieu. La création tout entière n'en est que la vibration. Quand la musique humaine dans sa plus grande pureté nous perce l'âme, c'est cela que nous entendons à travers elle. Quand nous avons appris à entendre le silence, c'est cela que nous saisissons, plus distinctement, à travers lui.

Simone WEIL, Attente de Dieu (1966)

mercredi 7 août 2013

Bénédiction

Ecoutez-moi,
vous tous qui êtes en quête de justice,
qui cherchez Yahvé.
Regardez le roc d'où vous futes taillés,
et la fosse d'où l'on vous a tirés.
...
Oui,
Yahvé a pitié de Sion,
il a pitié de toutes ses ruines.
De son site désertique,
il fera un Eden
et de sa steppe,
le jardin de Yahvé.
On y entendra des cris d'enthousiasme
et de joie,
dans l'action de grâces, au son de la musique.

Isaïe, 51, 1-3

samedi 22 juin 2013

Dieu est lumière

L'esprit de vérité n'est rien s'il n'est pas une lumière qui se porte au devant de la lumière, l'intelligibilité n'est rien si elle n'est pas à la fois une rencontre et la joie nuptiale qui s'attache à cette rencontre ; plus je tente de m'élever vers cette lumière incréée sans laquelle je ne serais pas regard - autant dire que je ne serais pas du tout - plus je progresse moi-même en quelque façon dans la foi.

Gabriel MARCEL, Le mystère de l'être, Tome 2 Foi et réalité.

jeudi 13 juin 2013

Solitude et communion

"Au sein même du constructivisme optimiste de la sociologie et du socialisme, le sentiment de solitude se maintient et menace. Il permet de dénoncer comme divertissement pascalien, comme simple oubli de la solitude les joies de la communication, les oeuvres collectives et tout ce qui rend le monde habitable. Le fait de s'y trouver installé, de s'occuper des choses, de s'attacher à elles et même l'aspiration à dominer les choses - n'est pas seulement déprécié dans l'expérience de la solitude, mais expliqué par une philosophie de la solitude. Le souci des choses et des besoins serait une chute, une fuite devant la finalité dernière qu'impliquent ces besoins eux-mêmes, une inconséquence, une non-vérité, fatale, certes, mais portant la marque de l'inférieur et du réprouvable."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre (1979)

lundi 10 juin 2013

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;

Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.

Sully PRUDHOMME, La Vie Intérieure.

samedi 23 février 2013

Un paysage bucolique

Ce n'était pas un de ces paysages d'eau et de montagnes, aux falaises escarpées et aux rochers creusés par des torrents, qu'on qualifie de saisissants ou de sublimes. C'étaient des collines en pentes douces et un cours d'eau tranquille, encore adoucis par la brume du soir qui en estompait les contours, un tableau empreint de sérénité, tout à fait dans le genre de la peinture japonaise yamato-e. Il est vrai qu'en matière de paysages, les goûts varient selon les dispositions de chaque spectateur, et il s'en trouverait sans doute pour dénier toute valeur à ce lieu. Quant à moi, des montagnes et des cours d'eau ordinaires sans rien de grandiose ou d'inattendu, tels que ceux-ci, m'invitent à une douce rêverie et me donnent l'envie de m'attarder indéfiniment auprès d'eux. S'ils ne surprennent pas l'oeil et ne ravissent pas l'âme, de tels paysages attirent le voyageur par leur abord amène et souriant. A un regard rapide, ils ne livrent rien, mais celui qui s'attarde longuement auprès d'eux se sent entouré de chaleur et d'une douce affection, comme dans les bras d'une tendre mère. Dans la solitude du soir, surtout, on voudrait se fondre dans la fine brume qui flotte au-dessus de l'eau, et qui semble de loin nous faire signe.

TANIZAKI Yunichirô, Le coupeur de roseaux (1997 pour la trad. frçse)

mardi 19 février 2013

Nuée d'oiseaux blancs

Par la fenêtre du wagon bondé, entre Yûrakucho et la gare centrale de Tôkyô, une avenue bordée de grands arbres attira son regard.
C'était une large avenue orientée d'est en ouest, que faisait flamboyer le soleil couchant. Ce long ruban brillait sous la lumière comme un acier poli, et les grands arbres qui le bordaient, vus ainsi à contre-jour, paraissaient d'un vert extraordinairement sombre ; au sol, la densité de l'ombre qui les soulignait était comme une source de fraîcheur. De très beaux arbres, épais de feuillage, étalant fièrement leurs branchages puissants. Ici et là, en retrait, se dressaient les façades de solides maisons d'architecture occidentale.
Etrangement, sur toute sa longueur, l'avenue qui s'offrait au regard était alors absolument déserte, tirant comme un trait de silence et d'immobilité, un trait nu de lumière jusqu'aux fossés du palais impérial, au fond, où elle allait finir. Quel contrastee entre la course du train bondé et la paix souveraine de cette vaste allée, perpendiculaire à la voie, qui semblait s'enfoncer toute seule dans un silence merveilleux, à cette heure singulièrement ample du crépuscule, pour aller déboucher, comme dans un conte, dans le paysage même du couchant ! Un instant, Kikuji crut distinctement apercevoir, qui s'avançait dans l'ombre étirée des grands arbres si paisibles et si frais, la délicate silhouette de Mlle Inamura, son furoshiki de senbazuru à la main. Oui, il voyait jusqu'au plus menu détail des blancs oiseaux qui ornaient le foulard de soie rose !

KAWABATA Yasunari, Nuée d'oiseaux blancs (1949-1952)

dimanche 27 janvier 2013

Historia de la resurrección del papagayo

El papagayo cayó en la olla que humeaba. Se asomó, se mareó y cayó.
Cayó por curioso, y se ahogó en la sopa caliente.
La niña, que era su amiga, lloró.
La naranja se desnudó de su cáscara y se le
ofreció de consuelo.
El fuego que ardía bajo la olla se arrepintió y se apagó.
Del muro se desprendió una piedra.
El árbol, inclinado sobre el muro, se estremeció de pena,
y todas sus hojas se fueron al suelo.
Como todos los días llegó el viento a peinar el árbol frondoso,
y lo encontró pelado.
Cuando el viento supo lo que había ocurrido, perdió una ráfaga.
La ráfaga abrió la ventana, anduvo sin rumbo por el mundo
y se fue al cielo.
Cuando el cielo se enteró de la mala noticia, se puso pálido.
Y viendo al cielo blanco, el hombre se quedó sin palabras.

El alfarero de Ceará quiso saber. Por fin el hombre recuperó el habla,
y contó que el papagayo se había ahogado y la niña había llorado
y la naranja se había desnudado
y el fuego se había apagado
y el muro había perdido una piedra
y el árbol había perdido las hojas
y el viento había perdido una ráfaga
y la ventana se había abierto
y el cielo había quedado sin color
y el hombre sin palabras.


Entonces el alfarero reunió toda la tristeza. Y con esos materiales,
sus manos pudieron renacer al muerto.
El papagayo que brotó de la pena tuvo plumas rojas del fuego
y plumas azules del cielo
y plumas verdes de las hojas del árbol
y un pico duro de piedra y dorado de naranja
y tuvo palabras humanas para decir
y agua de lágrimas para beber y refrescarse
y tuvo una ventana abierta para escaparse
y voló en la ráfaga del viento.


Eduardo GALEANO 

 

Histoire de la résurrection du perroquet

 

Le perroquet tomba dans la marmite fumante. Il se pencha, la tête lui tourna et il tomba.
Sa curiosité l’avait fait tomber et se noyer dans la soupe chaude.
La jeune fille, qui était son amie, pleura.
L'orange se dépouilla de son écorce et la lui
offrit pour le consoler
Le feu qui brûlait sous la marmite se repentit et mourut.
Du mur une pierre se détacha.
L'arbre, se penchant sur le mur, fut secoué de douleur,
et toutes ses feuilles tombèrent par terre.
Comme chaque jour, le vent se leva pour peigner l'arbre feuillu,
et le trouva nu.
Quand le vent sut ce qui s'était passé, il en lâcha une rafale.
La rafale ouvrit la fenêtre, erra sans but à travers le monde
et s’en fut au ciel.
Quand le ciel apprit la mauvaise nouvelle, il pâlit.
Et voyant le ciel blanc, l'homme resta sans voix.

Le potier de Ceará voulut savoir. L'homme retrouva finalement sa voix,
et dit que le perroquet s'était noyé et que la jeune fille avait pleuré
que l’orange s’était dénudée
que le feu s’était éteint
que le mur avait perdu une pierre
que l'arbre avait perdu ses feuilles
que le vent avait perdu une rafale
que la fenêtre s’était ouverte
que le ciel avait pâli
et que l'homme était resté sans voix.


Alors, le potier rassembla toute la tristesse. Et à partir de ces matériaux
ses mains réussirent à ressusciter le mort.
Le perroquet qui était éclos de la douleur avait les plumes rouges du feu
et les plumes bleues du ciel
et les plumes vertes des feuilles de l'arbre
et le bec dur de la pierre et doré de l’orange
et il avait les mots de l'homme pour parler
et l'eau des larmes pour boire et se rafraîchir
et une fenêtre ouverte pour s’échapper
et il s’envola dans la rafale de vent.

D'après Eduardo Galeano (traduit par mes soins)