lundi 5 octobre 2015

Il n'y a pas d'amour heureux

Rien n'est jamais acquis à l'homme ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
          Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes
          Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
          Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
          Il n'y a pas d'amour heureux
 
Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
          Il n'y a pas d'amour heureux
          Mais c'est notre amour à tous les deux 

Louis ARAGON (1946)



samedi 3 octobre 2015

Une matinée de Novembre

Le soleil passait à travers le grillage des branches ; je marchais vite : quand je traversai le coeur du village, les volets s'ouvraient et claquaient paresseusement contre les façades, les seaux d'eau commençaient à débarrasser les trottoirs de la litière des feuilles vertes. Je me rappelai que c'était le Jour des Morts. Mais l'angoisse qui avait pesé sur moi toute la soirée s'était envolée ; j'entrai pour prendre un café dans un débit minuscule qui ouvrait sa porte au creux des arbres sous sa pomme de pin. Une parenthèse s'était refermée, mais elle laissait après elle je ne sais quel sillage tendre et brûlant, lent à s'effacer. Je regardais à travers les vitres petites la forêt matinale : quelque chose qui n'était pas seulement la pluie l'avait rafraîchie, apprivoisée, comme si la vie pour un moment était devenue plus aérée, plus proche. Il allait faire beau ; je songeai que toute la journée ce serait encore ici dimanche.

Julien GRACQ, Le roi Cophétua in La prequ'île (1970)

vendredi 2 octobre 2015

OCTOBER

O hushed October morning mild,
Thy leaves have ripened to the fall;
Tomorrow's wind, if it be wild,
Should waste them all.
The crows above the forest call;
Tomorrow they may form and go.
O hushed October morning mild,
Begin the hours of this day slow.
Make the day seem to us less brief.
Hearts not averse to being beguiled,
Beguile us in the way you know.
Release one leaf at break of day;
At noon release another leaf;
One from our trees, one far away.
Retard the sun with gentle mist;
Enchant the land with amethyst.
Slow, slow !
For the grapes'sake, if they were all,
Whose leaves already are burnt with frost,
Whose clustered fruit must else be lost -
For the grapes'sake along the wall.

Robert FROST, A boy's will (1913)

mercredi 23 septembre 2015

Une journée à Tokyo

Megiro, Akihabara, Yostsuya, Ajabane... A Tokyo, la vie s'exprime en termes de gares. Petites stations du métro ou de la "Chuo Line", hauts lampadaires sur les feuilles neuves. La dernière rame passée, la chanson des socques de bois qui s'éloigne et décroît et le chalumeau déchirant - trois notes - du marchand de soupe chaude. Charrettes des métiers ambulants garées pour la nuit contre le quai. Petites gens, petites dettes qu'on oublie et qu'on retrouve : du Dickens japonais avec une ineffable douceur en plus. Au-delà des lumières, quelques arbres pris dans la nuit dont les ramures remuent les souvenirs, les rencontres, les mensonges et les regrets. Visages hallucinés collés aux vitres embuées. Gares posées comme une constellation sur la ville et qu'on égrène comme un rosaire dans le noir...
(...)
Cet après-midi là j'ai bien marché vingt kilomètres au hasard dans la ville. L'air était délicieux. J'ai visité au passage une exposition de photos japonaises d'un goût si exigeant que rien n'y bougeait plus. J'ai regardé les voitures de pompiers passer à toute allure dans des tourbillons de feuilles mortes. Leurs cloches de bronze sonnant à la volée, l'air d'aller à la fête avec leurs grappes de petits hommes noir et rouge accrochés aux échelles, coiffés de casques à protège-nuque comme les guerriers de Gengis Khan. Je me suis reposé les pieds dans une église russe en écoutant des choeurs assez nombreux et véhéments pour absoudre la ville entière. Ces avenues sans plan, ces entrepôts, ces librairies noires de monde, cette marée de jardinets, de maisonnettes inégales qui venait battre contre un canal croupi, contre un bloc d'immeubles ultramodernes, contre le ballast d'une voie ferrée... après huit heures de promenade, je me demandais encore si cela faisait une belle ville, ou même une ville tout court. Puis le soleil est descendu en se gonflant dans un ciel orange, dessinant en silhouette la ligne incongrue des toits, la folle écriture des antennes, des fils électriques et des ballons publicitaires contre un horizon qui virait au rouge, puis la pluie multicolore des néons. J'ai cessé de me poser des questions.

Nicolas BOUVIER, Chronique japonaise (1989)

lundi 13 juillet 2015

L'art de l'allusion

"Dans la poésie chinoise, un bon poème ne dit pas mot du sentiment éprouvé, mais tout le laisse transparaître. Tout y est allusif, évoquant de biais ce qui, dit nommément, se trouverait aussitôt circonscrit et tari. De la femme délaissée (ou du fonctionnaire exilé), il n'est pas "dit" la mélancolie, mais que, devant sa porte, l'herbe a poussé (plus personne ne venant la voir) ; ou que sa ceinture est devenue lâche (elle n'a pas le coeur de s'alimenter). Ou bien, dans la peinture chinoise, quand il était donné à peindre un temple, le pinceau du lettré se gardait de tracer son architecture, ses murs et ses clochetons : car ce serait, le peignant comme objet, limiter d'emblée la dimension d'esprit (shen), d'essor et non pas étale, que celui-ci incarne. Mais voici que l'artiste esquisse, comme toujours, des "monts" et des "eaux" - les tensions animant le paysage - avec, se détachant à peine, sur le chemin qui zigzague au flanc du coteau ou dans l'ombre d'un vallon touffu, la discrète figure d'un moine coupant du bois ou portant l'eau : indice de ce qu'un temple est à proximité, qu'il serait vain de prétendre dépeindre et cerner - s'approprier. Mais cette silhouette entr'aperçue y renvoie indéfiniment, jusque dans son labeur le plus quotidien, y référant sans référer, sans (le) figer en un "quelque chose" - significatif et déterminé - qui, du coup, en perdrait la portée."

François JULLIEN, Cinq concepts proposés à la psychanalyse (2012)

lundi 25 mai 2015

Une poétique du changement

Quand je vais de Paris en Bretagne, je regarde souvent, de la fenêtre du train, s'approcher la grande modification attendue. Mais toujours elle échappe. Au Mans, nous sommes encore dans la dépendance de Paris et du fameux "bassin", le paysage reste ouvert. Or, à Laval, nous avons définitivement basculé dans un pays étrange, retiré, devenu secret, en dépit de sa platitude. Et pourtant nulle démarcation entre les deux. Est-ce dans le passage, en sous-sol, du calcaire au granit qu'on lit la mutation, ou de la tuile à l'ardoise du toit des maisons, ou dans le vert des prés, ou dans la forme des clochers ou même dans ces cieux, non plus tendrement "voilés de vapeurs roses" (Baudelaire), mais où les nuages sont structurés désormais en formes vertigineuses, si durement ciselées par le couchant ? Quand donc a commencé d'apparaître, dans l'atmosphère ou la vie des gens, l'élément marin ? Une chose est sûre : même si rien ne l'indique dans le relief, tout a changé sous nos yeux, sans qu'on le perçoive, et jusqu'à la façon dont le soleil se couche derrière les nuages. Un grand chavirement s'est produit, au cours du trajet, mais sans fissure qui le trahisse. Comme si rien ne s'était passé. Car cette prégnance, ou cette ambiance, cette""atmosphère", ne sont pas délimitables en termes de propriétés et sont donc réfractaires à notre prise ontologique.
C'est aussi pourquoi toute poésie descriptive est demeurée ennuyeuse, en dépit du génie des poètes. Car elle suppose toujours des "choses", formant socle, dont  l'aspect soit à déterminer, les propriétés à qualifier.  La mer "est grise", le ciel "est sombre"... On dit chaque fois une "chose", repliée sur ses attributs, alors qu'on veut évoquer un paysage ; on se trouve cantonné dans une assignation têtue, tandis que c'est une nature pervasive, communiquant de part en part, non bornée, qu'on voudrait capter. Combien a-t-il fallu d'infractions et d'écarts obstinément risqués, sous la poussée du poétique (ne serait-ce que les fameuses "licences" conquises à l'encontre de la grammaire), pour que soit sapé enfin cet attachement à la fonction prédicative du langage culminant trop avantageusement dans l'abondance romantique, en France, pour ne pas s'y briser... ; et que de cette voie impraticable, mais si longtemps pratiquée, Baudelaire insidieusement se détourne.

François JULLIEN, Les transformations silencieuses (2009)

dimanche 24 mai 2015

Le "Tao" (la voie)

Le tao (la "voie"), s'il fallait à tout prix le définir, est essentiellement transition, et c'est pourquoi il est indéfinissable (et non pas pour quelque raison "mystique", comme on se plaît à l'imaginer d'Occident).
...
C'est pourquoi nous en sommes toujours, par mauvaise habitude, réduits à supposer un support-substrat du changement dont n'arrive pas à se débarrasser la métaphysique : à supposer toujours, sous ce changement, des "choses" qui changent et donc à perdre, parce que morcelée, raidie et comme plombée par elles, l'essentielle continuité de ce "mouvant" qu'est la vie.

François JULLIEN, Les transformations silencieuses (2009)

Winters

 "But what after all is one night ? A short space, especially when the darkness dims so soon, and so soon a bird sings, a cock crows, o...