dimanche 29 septembre 2013

L'idéal

La poésie a pour devoir de faire du langage d'une nation quelques applications parfaites.

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 Au moment de la jouissance, de l'entrée in bonis ; à la mort du désir ; et quand s'ouvre la succession de l'idéal, se fait une oscillation, une balance entre le plaisir de mettre la main sur le réel et le déplaisir de trouver ce réel moins réel qu'on ne le faisait et moins délicieux que sa figure.
Je dispose de ce bien, et il est comme je pensais.
Mais il y manque pourtant quelque chose. -
Son absence - cette force de se faire imaginer.

Paul VALERY, Tel Quel (1943)
 

vendredi 27 septembre 2013

Coucher de soleil II : l'Alpha et l'Oméga

Pendant toute la journée, nous avons glissé dans le golfe de Suez, entre deux terres prodigieusement pittoresques et désolées. Le Sinaï, massif de granite et de grès rouge déchiquetés, et les côtes égyptiennes, d'abord régulières et tabulaires, puis hérissées de toutes sortes de pics extraordinaires, tous également âpres et nus. Par là-dessus, des teintes de rêve, d'une douceur étrange dans ces climats extrêmes. A l'Est, la mer paraissait bleu foncé. Sa ligne d'horizon s'arrêtait, nette comme une lame de couteau. Et puis, par-dessus cette bande sombre, sans transition, les montagnes s'élevaient rose tendre, dans un ciel vert vaporeux. Au coucher du soleil, c'est la côte ouest qui a attiré sur elle toute la beauté du soir. A mesure que le soleil disparaissait dans un petit remous de nuages ardents, les montagnes d'Egypte, jusqu'alors brumeuses, se sont mises à passer par tous les violets possibles, depuis le plus foncé jusqu'au mauve le plus transparent. Et toute une ligne de pointes aiguës, en dents de scie, sont restées les dernières visibles, marquées dans le ciel doré (...)
En dépassant le cap Guardafui, nous sommes entrés dans une zone de calme absolu (...) Hier, je ne pouvais me lasser de regarder à l'Est la mer uniformément laiteuse et verte, d'une opalescence sans transparence, plus claire que le fond du ciel. Tout d'un coup, une nuée diffuse s'est teintée de rose à l'horizon ; et alors, les petites ondulations huileuses de l'océan restant d'opale sur une de leurs faces et passant au lilas sur leur autre versant, la mer entière a paru quelques instants semblable à une moire soyeuse. Puis la lumière s'est éteinte, et les étoiles ont commencé à se réfléchir autour de nous aussi paisiblement que dans les eaux d'un bassin tranquille (1).

 ***
J'avais toujours eu (...) une âme naturellement panthéiste. J'en éprouvais les aspirations invincibles, natives ; mais sans oser les utiliser librement, parce que je ne savais pas les concilier avec ma foi. Depuis ces expériences diverses (et d'autres encore), je puis dire que j'ai trouvé, pour mon existence, l'intérêt inépuisé, et l'inaltérable paix.
Je vis au sein d'un Elément unique, Centre et détail de Tout, Amour personnel et Puissance cosmique.
Pour l'atteindre et me fondre en Lui, j'ai l'Univers tout entier devant moi, avec ses nobles luttes, avec ses passionnantes recherches, avec ses myriades d'âmes à perfectionner et à guérir. En plein labeur humain, je puis et je dois me jeter à perdre haleine. Plus j'en prendrai ma part, plus je pèserai sur toute la surface du Réel, plus aussi j'atteindrai le Christ et je me serrerai contre Lui.
Dieu, l'Etre éternel en soi, est partout, pourrait-on dire, en formation pour nous.
Et Dieu, aussi, est le Coeur de Tout. Si bien que le vaste décor de l'Univers peut sombrer, ou se dessécher, ou m'être enlevé par la mort, sans que diminue ma joie. Dissipée la poussière qui s'animait d'un halo d'énergie et de gloire, la Réalité substantielle demeurerait intacte, où toute perfection est contenue et possédée incorruptiblement. Les rayons se reploieraient dans leur source : et, là, je les tiendrais encore tous embrassés (2)

Pierre TEILHARD de CHARDIN, Lettres de voyage (1) ; Le Christ dans la matière (2)


Coucher de soleil I

Parvenu au soir de ma carrière, la dernière image que me laissent les mythes et, à travers eux, ce mythe suprême que raconte l'histoire de l'humanité, l'histoire aussi  de l'univers au sein de laquelle l'autre se déroule, rejoint donc l'intuition qui, à mes débuts et comme je l'ai raconté dans Tristes Tropiques, me faisait rechercher dans les phases d'un coucher de soleil, guetté depuis la mise en place d'un décor céleste qui se complique progressivement jusqu'à se défaire et s'abolir dans l'anéantissement nocturne, le modèle des faits que j'allais étudier plus tard et des problèmes qu'il me faudrait résoudre sur la mythologie : vaste et complexe édifice, lui aussi irisé de mille teintes, qui se déploie sous le regard de l'analyste, s'épanouit lentement et se referme pour s'abîmer au loin comme s'il n'avait jamais existé.
Cette image n'est-elle pas elle de l'humanité même et, par delà l'humanité, de toutes les manifestations de la vie : oiseaux, papillons, coquillages et autres animaux, plantes avec leurs fleurs, dont l'évolution développe et diversifie les formes, mais toujours pour qu'elles s'abolissent et qu'à la fin, de la nature, de la vie, de l'homme, de tous ces ouvrages subtils et raffinés que sont les langues, les institutions sociales, les coutumes, les chefs-d'oeuvre de l'art et les mythes, quand ils auront tiré leurs derniers feux d'artifice, rien ne subsiste ? En démontrant l'agencement rigoureux des mythes et en leur conférant ainsi l'existence d'objets, mon analyse fait donc ressortir le caractère mythique des objets : l'univers, la nature, l'homme, qui, au long de milliers, de millions, de milliards d'années n'auront, somme toute, rien fait d'autre qu'à la façon d'un vaste système mythologique, déployer les ressources de leur combinatoire avant de s'involuer et de s'anéantir dans l'évidence de leur caducité.
L'opposition fondamentale, génératrice de toutes les autres qui foisonnent dans les mythes et dont ces quatre tomes ont dressé l'inventaire, est celle même qu'énonce Hamlet sous la forme d'une encore trop crédule alternative. Car entre l'être et le non-être, il n'appartient pas à l'homme de choisir. Un effort mental consubstantiel à son histoire, et qui ne cessera qu'avec son effacement de la scène de l'univers, lui impose d'assumer les deux évidences contradictoires dont le heurt met sa pensée en branle et, pour neutraliser leur opposition, engendre une série illimitée d'autres distinctions binaires qui, sans jamais résoudre cette antinomie première, ne font, à des échelles de plus en plus réduites, que la reproduire et la perpétuer : réalité de l'être, que l'homme éprouve au plus profond de lui-même comme seule capable de donner raison et sens à ses gestes quotidiens, à sa vie morale et sentimentale, à ses choix politiques, à son engagement dans le monde social et naturel, à ses entreprises pratiques et à ses conquêtes scientifiques ; mais en même temps, réalité du non-être dont l'intuition accompagne indissolublement l'autre puisqu'il incombe à l'homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu'il n'était pas présent autrefois sur la terre et qu'il ne le sera pas toujours, et qu'avec sa disparition inéluctable de la surface d'une planète elle aussi vouée à la mort, ses labeurs, ses peines, ses joies, ses espoirs et ses oeuvres deviendront comme s'ils n'avaient pas existé, nulle conscience n'étant plus là pour préserver fût-ce le souvenir de ces mouvements éphémères sauf, par quelques traits vite effacés d'un monde au visage désormais impassible, le constat abrogé qu'ils eurent lieu c'est-à-dire rien.

Claude LEVI-STRAUSS, L'homme nu (1971)

mardi 17 septembre 2013

Tintern Abbey

                                    And I have felt
A presence that disturbs me with joy
Of elevated thoughts ; a sense sublime
Of something far more deeply infused,
Whose dwelling is the light of setting suns,
And the round ocean and the living air,
And the blue sky, and in the mind of man :
A motion and a spirit, that impels
All thinking things, all objects of thought,
And rolls through all things.

William WORDSWORTH, Tintern Abbey

lundi 16 septembre 2013

Aimer la Vie ...

There was a roaring in the wind all night ;
The rain came heavily and fell in floods ;
But now the sun is rising calm and bright ;
The birds are singing in the distant woods ;
Over his own sweet voice the stock-dove broods ;
The Jay makes answer as the Magpie chatters ;
And all the air is fill'd with pleasant noise of waters.

All things that love the sun are out of doors ;
The sky rejoices in the morning's birth ;
The grass is bright with rain-drops ; on the moors
The Hare is running races in her mirth ;
And with her feet she from the plashy earth
Raises a mist ; which glittering in the sun,
Runs with her all the way, wherever she doth run.

William WORDSWORTH, Resolution and Independence (1802)