dimanche 17 novembre 2013

Far-niente

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

Théophile GAUTIER, Premières Poésies

dimanche 29 septembre 2013

L'idéal

La poésie a pour devoir de faire du langage d'une nation quelques applications parfaites.

***
 Au moment de la jouissance, de l'entrée in bonis ; à la mort du désir ; et quand s'ouvre la succession de l'idéal, se fait une oscillation, une balance entre le plaisir de mettre la main sur le réel et le déplaisir de trouver ce réel moins réel qu'on ne le faisait et moins délicieux que sa figure.
Je dispose de ce bien, et il est comme je pensais.
Mais il y manque pourtant quelque chose. -
Son absence - cette force de se faire imaginer.

Paul VALERY, Tel Quel (1943)
 

vendredi 27 septembre 2013

Coucher de soleil II : l'Alpha et l'Oméga

Pendant toute la journée, nous avons glissé dans le golfe de Suez, entre deux terres prodigieusement pittoresques et désolées. Le Sinaï, massif de granite et de grès rouge déchiquetés, et les côtes égyptiennes, d'abord régulières et tabulaires, puis hérissées de toutes sortes de pics extraordinaires, tous également âpres et nus. Par là-dessus, des teintes de rêve, d'une douceur étrange dans ces climats extrêmes. A l'Est, la mer paraissait bleu foncé. Sa ligne d'horizon s'arrêtait, nette comme une lame de couteau. Et puis, par-dessus cette bande sombre, sans transition, les montagnes s'élevaient rose tendre, dans un ciel vert vaporeux. Au coucher du soleil, c'est la côte ouest qui a attiré sur elle toute la beauté du soir. A mesure que le soleil disparaissait dans un petit remous de nuages ardents, les montagnes d'Egypte, jusqu'alors brumeuses, se sont mises à passer par tous les violets possibles, depuis le plus foncé jusqu'au mauve le plus transparent. Et toute une ligne de pointes aiguës, en dents de scie, sont restées les dernières visibles, marquées dans le ciel doré (...)
En dépassant le cap Guardafui, nous sommes entrés dans une zone de calme absolu (...) Hier, je ne pouvais me lasser de regarder à l'Est la mer uniformément laiteuse et verte, d'une opalescence sans transparence, plus claire que le fond du ciel. Tout d'un coup, une nuée diffuse s'est teintée de rose à l'horizon ; et alors, les petites ondulations huileuses de l'océan restant d'opale sur une de leurs faces et passant au lilas sur leur autre versant, la mer entière a paru quelques instants semblable à une moire soyeuse. Puis la lumière s'est éteinte, et les étoiles ont commencé à se réfléchir autour de nous aussi paisiblement que dans les eaux d'un bassin tranquille (1).

 ***
J'avais toujours eu (...) une âme naturellement panthéiste. J'en éprouvais les aspirations invincibles, natives ; mais sans oser les utiliser librement, parce que je ne savais pas les concilier avec ma foi. Depuis ces expériences diverses (et d'autres encore), je puis dire que j'ai trouvé, pour mon existence, l'intérêt inépuisé, et l'inaltérable paix.
Je vis au sein d'un Elément unique, Centre et détail de Tout, Amour personnel et Puissance cosmique.
Pour l'atteindre et me fondre en Lui, j'ai l'Univers tout entier devant moi, avec ses nobles luttes, avec ses passionnantes recherches, avec ses myriades d'âmes à perfectionner et à guérir. En plein labeur humain, je puis et je dois me jeter à perdre haleine. Plus j'en prendrai ma part, plus je pèserai sur toute la surface du Réel, plus aussi j'atteindrai le Christ et je me serrerai contre Lui.
Dieu, l'Etre éternel en soi, est partout, pourrait-on dire, en formation pour nous.
Et Dieu, aussi, est le Coeur de Tout. Si bien que le vaste décor de l'Univers peut sombrer, ou se dessécher, ou m'être enlevé par la mort, sans que diminue ma joie. Dissipée la poussière qui s'animait d'un halo d'énergie et de gloire, la Réalité substantielle demeurerait intacte, où toute perfection est contenue et possédée incorruptiblement. Les rayons se reploieraient dans leur source : et, là, je les tiendrais encore tous embrassés (2)

Pierre TEILHARD de CHARDIN, Lettres de voyage (1) ; Le Christ dans la matière (2)


Coucher de soleil I

Parvenu au soir de ma carrière, la dernière image que me laissent les mythes et, à travers eux, ce mythe suprême que raconte l'histoire de l'humanité, l'histoire aussi  de l'univers au sein de laquelle l'autre se déroule, rejoint donc l'intuition qui, à mes débuts et comme je l'ai raconté dans Tristes Tropiques, me faisait rechercher dans les phases d'un coucher de soleil, guetté depuis la mise en place d'un décor céleste qui se complique progressivement jusqu'à se défaire et s'abolir dans l'anéantissement nocturne, le modèle des faits que j'allais étudier plus tard et des problèmes qu'il me faudrait résoudre sur la mythologie : vaste et complexe édifice, lui aussi irisé de mille teintes, qui se déploie sous le regard de l'analyste, s'épanouit lentement et se referme pour s'abîmer au loin comme s'il n'avait jamais existé.
Cette image n'est-elle pas elle de l'humanité même et, par delà l'humanité, de toutes les manifestations de la vie : oiseaux, papillons, coquillages et autres animaux, plantes avec leurs fleurs, dont l'évolution développe et diversifie les formes, mais toujours pour qu'elles s'abolissent et qu'à la fin, de la nature, de la vie, de l'homme, de tous ces ouvrages subtils et raffinés que sont les langues, les institutions sociales, les coutumes, les chefs-d'oeuvre de l'art et les mythes, quand ils auront tiré leurs derniers feux d'artifice, rien ne subsiste ? En démontrant l'agencement rigoureux des mythes et en leur conférant ainsi l'existence d'objets, mon analyse fait donc ressortir le caractère mythique des objets : l'univers, la nature, l'homme, qui, au long de milliers, de millions, de milliards d'années n'auront, somme toute, rien fait d'autre qu'à la façon d'un vaste système mythologique, déployer les ressources de leur combinatoire avant de s'involuer et de s'anéantir dans l'évidence de leur caducité.
L'opposition fondamentale, génératrice de toutes les autres qui foisonnent dans les mythes et dont ces quatre tomes ont dressé l'inventaire, est celle même qu'énonce Hamlet sous la forme d'une encore trop crédule alternative. Car entre l'être et le non-être, il n'appartient pas à l'homme de choisir. Un effort mental consubstantiel à son histoire, et qui ne cessera qu'avec son effacement de la scène de l'univers, lui impose d'assumer les deux évidences contradictoires dont le heurt met sa pensée en branle et, pour neutraliser leur opposition, engendre une série illimitée d'autres distinctions binaires qui, sans jamais résoudre cette antinomie première, ne font, à des échelles de plus en plus réduites, que la reproduire et la perpétuer : réalité de l'être, que l'homme éprouve au plus profond de lui-même comme seule capable de donner raison et sens à ses gestes quotidiens, à sa vie morale et sentimentale, à ses choix politiques, à son engagement dans le monde social et naturel, à ses entreprises pratiques et à ses conquêtes scientifiques ; mais en même temps, réalité du non-être dont l'intuition accompagne indissolublement l'autre puisqu'il incombe à l'homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu'il n'était pas présent autrefois sur la terre et qu'il ne le sera pas toujours, et qu'avec sa disparition inéluctable de la surface d'une planète elle aussi vouée à la mort, ses labeurs, ses peines, ses joies, ses espoirs et ses oeuvres deviendront comme s'ils n'avaient pas existé, nulle conscience n'étant plus là pour préserver fût-ce le souvenir de ces mouvements éphémères sauf, par quelques traits vite effacés d'un monde au visage désormais impassible, le constat abrogé qu'ils eurent lieu c'est-à-dire rien.

Claude LEVI-STRAUSS, L'homme nu (1971)

mardi 17 septembre 2013

Tintern Abbey

                                    And I have felt
A presence that disturbs me with joy
Of elevated thoughts ; a sense sublime
Of something far more deeply infused,
Whose dwelling is the light of setting suns,
And the round ocean and the living air,
And the blue sky, and in the mind of man :
A motion and a spirit, that impels
All thinking things, all objects of thought,
And rolls through all things.

William WORDSWORTH, Tintern Abbey

lundi 16 septembre 2013

Aimer la Vie ...

There was a roaring in the wind all night ;
The rain came heavily and fell in floods ;
But now the sun is rising calm and bright ;
The birds are singing in the distant woods ;
Over his own sweet voice the stock-dove broods ;
The Jay makes answer as the Magpie chatters ;
And all the air is fill'd with pleasant noise of waters.

All things that love the sun are out of doors ;
The sky rejoices in the morning's birth ;
The grass is bright with rain-drops ; on the moors
The Hare is running races in her mirth ;
And with her feet she from the plashy earth
Raises a mist ; which glittering in the sun,
Runs with her all the way, wherever she doth run.

William WORDSWORTH, Resolution and Independence (1802)


jeudi 15 août 2013

En la fête de l'Assomption

Dieu a créé par amour, pour l'amour. Dieu n'a pas créé autre chose que l'amour même et les moyens de l'amour. Il a créé toutes les formes de l'amour. Il a créé des êtres capables d'amour à toutes les distances possibles. Lui-même est allé, parce que nul autre ne pouvait le faire, à la distance maximum, la distance infinie. Cette distance infinie entre Dieu et Dieu, déchirement suprême, douleur dont aucune autre n'approche, merveille de l'amour, c'est la crucifixion. Rien ne peut être plus loin de Dieu que ce qui a été fait malédiction.
Ce déchirement par-dessus lequel l'amour suprême met le lien de la suprême union résonne perpétuellement à travers l'univers, au fond du silence, comme deux notes séparées et fondues, comme une harmonie pure et déchirante. C'est cela la Parole de Dieu. La création tout entière n'en est que la vibration. Quand la musique humaine dans sa plus grande pureté nous perce l'âme, c'est cela que nous entendons à travers elle. Quand nous avons appris à entendre le silence, c'est cela que nous saisissons, plus distinctement, à travers lui.

Simone WEIL, Attente de Dieu (1966)

mercredi 7 août 2013

Bénédiction

Ecoutez-moi,
vous tous qui êtes en quête de justice,
qui cherchez Yahvé.
Regardez le roc d'où vous futes taillés,
et la fosse d'où l'on vous a tirés.
...
Oui,
Yahvé a pitié de Sion,
il a pitié de toutes ses ruines.
De son site désertique,
il fera un Eden
et de sa steppe,
le jardin de Yahvé.
On y entendra des cris d'enthousiasme
et de joie,
dans l'action de grâces, au son de la musique.

Isaïe, 51, 1-3

samedi 22 juin 2013

Dieu est lumière

L'esprit de vérité n'est rien s'il n'est pas une lumière qui se porte au devant de la lumière, l'intelligibilité n'est rien si elle n'est pas à la fois une rencontre et la joie nuptiale qui s'attache à cette rencontre ; plus je tente de m'élever vers cette lumière incréée sans laquelle je ne serais pas regard - autant dire que je ne serais pas du tout - plus je progresse moi-même en quelque façon dans la foi.

Gabriel MARCEL, Le mystère de l'être, Tome 2 Foi et réalité.

jeudi 13 juin 2013

Solitude et communion

"Au sein même du constructivisme optimiste de la sociologie et du socialisme, le sentiment de solitude se maintient et menace. Il permet de dénoncer comme divertissement pascalien, comme simple oubli de la solitude les joies de la communication, les oeuvres collectives et tout ce qui rend le monde habitable. Le fait de s'y trouver installé, de s'occuper des choses, de s'attacher à elles et même l'aspiration à dominer les choses - n'est pas seulement déprécié dans l'expérience de la solitude, mais expliqué par une philosophie de la solitude. Le souci des choses et des besoins serait une chute, une fuite devant la finalité dernière qu'impliquent ces besoins eux-mêmes, une inconséquence, une non-vérité, fatale, certes, mais portant la marque de l'inférieur et du réprouvable."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre (1979)

lundi 10 juin 2013

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;

Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.

Sully PRUDHOMME, La Vie Intérieure.

samedi 23 février 2013

Un paysage bucolique

Ce n'était pas un de ces paysages d'eau et de montagnes, aux falaises escarpées et aux rochers creusés par des torrents, qu'on qualifie de saisissants ou de sublimes. C'étaient des collines en pentes douces et un cours d'eau tranquille, encore adoucis par la brume du soir qui en estompait les contours, un tableau empreint de sérénité, tout à fait dans le genre de la peinture japonaise yamato-e. Il est vrai qu'en matière de paysages, les goûts varient selon les dispositions de chaque spectateur, et il s'en trouverait sans doute pour dénier toute valeur à ce lieu. Quant à moi, des montagnes et des cours d'eau ordinaires sans rien de grandiose ou d'inattendu, tels que ceux-ci, m'invitent à une douce rêverie et me donnent l'envie de m'attarder indéfiniment auprès d'eux. S'ils ne surprennent pas l'oeil et ne ravissent pas l'âme, de tels paysages attirent le voyageur par leur abord amène et souriant. A un regard rapide, ils ne livrent rien, mais celui qui s'attarde longuement auprès d'eux se sent entouré de chaleur et d'une douce affection, comme dans les bras d'une tendre mère. Dans la solitude du soir, surtout, on voudrait se fondre dans la fine brume qui flotte au-dessus de l'eau, et qui semble de loin nous faire signe.

TANIZAKI Yunichirô, Le coupeur de roseaux (1997 pour la trad. frçse)

mardi 19 février 2013

Nuée d'oiseaux blancs

Par la fenêtre du wagon bondé, entre Yûrakucho et la gare centrale de Tôkyô, une avenue bordée de grands arbres attira son regard.
C'était une large avenue orientée d'est en ouest, que faisait flamboyer le soleil couchant. Ce long ruban brillait sous la lumière comme un acier poli, et les grands arbres qui le bordaient, vus ainsi à contre-jour, paraissaient d'un vert extraordinairement sombre ; au sol, la densité de l'ombre qui les soulignait était comme une source de fraîcheur. De très beaux arbres, épais de feuillage, étalant fièrement leurs branchages puissants. Ici et là, en retrait, se dressaient les façades de solides maisons d'architecture occidentale.
Etrangement, sur toute sa longueur, l'avenue qui s'offrait au regard était alors absolument déserte, tirant comme un trait de silence et d'immobilité, un trait nu de lumière jusqu'aux fossés du palais impérial, au fond, où elle allait finir. Quel contrastee entre la course du train bondé et la paix souveraine de cette vaste allée, perpendiculaire à la voie, qui semblait s'enfoncer toute seule dans un silence merveilleux, à cette heure singulièrement ample du crépuscule, pour aller déboucher, comme dans un conte, dans le paysage même du couchant ! Un instant, Kikuji crut distinctement apercevoir, qui s'avançait dans l'ombre étirée des grands arbres si paisibles et si frais, la délicate silhouette de Mlle Inamura, son furoshiki de senbazuru à la main. Oui, il voyait jusqu'au plus menu détail des blancs oiseaux qui ornaient le foulard de soie rose !

KAWABATA Yasunari, Nuée d'oiseaux blancs (1949-1952)

dimanche 27 janvier 2013

Historia de la resurrección del papagayo

El papagayo cayó en la olla que humeaba. Se asomó, se mareó y cayó.
Cayó por curioso, y se ahogó en la sopa caliente.
La niña, que era su amiga, lloró.
La naranja se desnudó de su cáscara y se le
ofreció de consuelo.
El fuego que ardía bajo la olla se arrepintió y se apagó.
Del muro se desprendió una piedra.
El árbol, inclinado sobre el muro, se estremeció de pena,
y todas sus hojas se fueron al suelo.
Como todos los días llegó el viento a peinar el árbol frondoso,
y lo encontró pelado.
Cuando el viento supo lo que había ocurrido, perdió una ráfaga.
La ráfaga abrió la ventana, anduvo sin rumbo por el mundo
y se fue al cielo.
Cuando el cielo se enteró de la mala noticia, se puso pálido.
Y viendo al cielo blanco, el hombre se quedó sin palabras.

El alfarero de Ceará quiso saber. Por fin el hombre recuperó el habla,
y contó que el papagayo se había ahogado y la niña había llorado
y la naranja se había desnudado
y el fuego se había apagado
y el muro había perdido una piedra
y el árbol había perdido las hojas
y el viento había perdido una ráfaga
y la ventana se había abierto
y el cielo había quedado sin color
y el hombre sin palabras.


Entonces el alfarero reunió toda la tristeza. Y con esos materiales,
sus manos pudieron renacer al muerto.
El papagayo que brotó de la pena tuvo plumas rojas del fuego
y plumas azules del cielo
y plumas verdes de las hojas del árbol
y un pico duro de piedra y dorado de naranja
y tuvo palabras humanas para decir
y agua de lágrimas para beber y refrescarse
y tuvo una ventana abierta para escaparse
y voló en la ráfaga del viento.


Eduardo GALEANO 

 

Histoire de la résurrection du perroquet

 

Le perroquet tomba dans la marmite fumante. Il se pencha, la tête lui tourna et il tomba.
Sa curiosité l’avait fait tomber et se noyer dans la soupe chaude.
La jeune fille, qui était son amie, pleura.
L'orange se dépouilla de son écorce et la lui
offrit pour le consoler
Le feu qui brûlait sous la marmite se repentit et mourut.
Du mur une pierre se détacha.
L'arbre, se penchant sur le mur, fut secoué de douleur,
et toutes ses feuilles tombèrent par terre.
Comme chaque jour, le vent se leva pour peigner l'arbre feuillu,
et le trouva nu.
Quand le vent sut ce qui s'était passé, il en lâcha une rafale.
La rafale ouvrit la fenêtre, erra sans but à travers le monde
et s’en fut au ciel.
Quand le ciel apprit la mauvaise nouvelle, il pâlit.
Et voyant le ciel blanc, l'homme resta sans voix.

Le potier de Ceará voulut savoir. L'homme retrouva finalement sa voix,
et dit que le perroquet s'était noyé et que la jeune fille avait pleuré
que l’orange s’était dénudée
que le feu s’était éteint
que le mur avait perdu une pierre
que l'arbre avait perdu ses feuilles
que le vent avait perdu une rafale
que la fenêtre s’était ouverte
que le ciel avait pâli
et que l'homme était resté sans voix.


Alors, le potier rassembla toute la tristesse. Et à partir de ces matériaux
ses mains réussirent à ressusciter le mort.
Le perroquet qui était éclos de la douleur avait les plumes rouges du feu
et les plumes bleues du ciel
et les plumes vertes des feuilles de l'arbre
et le bec dur de la pierre et doré de l’orange
et il avait les mots de l'homme pour parler
et l'eau des larmes pour boire et se rafraîchir
et une fenêtre ouverte pour s’échapper
et il s’envola dans la rafale de vent.

D'après Eduardo Galeano (traduit par mes soins)
 

dimanche 20 janvier 2013

Oda a una estrella


ASOMANDO a la noche
en la terraza
de un rascacielos altísimo y amargo
pude tocar la bóveda nocturna
y en un acto de amor extraordinario
me apoderé de una celeste estrella.

Negra estaba la noche
y yo me deslizaba
por la calle
con la estrella robada en el bolsillo.
De cristal tembloroso
parecía
y era
de pronto
como si Ilevara
un paquete de hielo
o una espada de arcángel en el cinto.

La guardé
temeroso
debajo de la cama
para que no la descubriera nadie,
pero su luz
atravesó
primero
la lana del colchón,
luego
las tejas,
el techo de mi casa.

Incómodos
se hicieron
para mí
los más privados menesteres.

Siempre con esa luz
de astral acetileno
que palpitaba como si quisiera
regresar a la noche,
yo no podía
preocuparme de todos
mis deberes
y así fue que olvidé pagar mis cuentas
y me quedé sin pan ni provisiones.

Mientras tanto, en la calle,
se amotinaban
transeúntes, mundanos
vendedores
atraídos sin duda
por el fulgor insólito
que veían salir de mi ventana.

Entonces
recogí
otra vez mi estrella,
con cuidado
la envolví en mi pañuelo
y enmascarado entre la muchedumbre
pude pasar sin ser reconocido.
Me dirigí al oeste,
al río Verde,
que allí bajo los sauces
es sereno.

Tomé la estrella de la noche fría
y suavemente
la eché sobre las aguas.

Y no me sorprendió
que se alejara
como un pez insoluble
moviendo
en la noche del río
su cuerpo de diamante.

Pablo NERUDA