jeudi 31 décembre 2009

La rue comme une blessure ...

Un ciel rose un ciel heureux
Respirant beauté santé
Sur la rue sans avenir
Qui coupe mon coeur en deux
Qui me prive de moi-même

Dans la rue de rien personne.

Paul ELUARD, Le dur désir de durer (1946)

mercredi 30 décembre 2009

Savez-vous écouter les étoiles ?

XIII
"Ora (direis) ouvir estrelas! Certo
Perdeste o senso!" E eu vos direi, no entanto,
Que, para ouvir-las, muita vez desperto
E abro as janelas, pálido de espanto ...

E conversamos toda a noite, enquanto
A via láctea, como um pálio aberto,
Cintila. E, ao vir do sol, saudoso e em pranto,
Inda as procuro pelo céu deserto.

Direis agora: "Tresloucado amigo!
Que conversas com elas? Que sentido
Tem o que dizem, quando estão contigo?"

E eu vos direi: "Amai para entendê-las!
Pois só quem ama pode ter ouvido
Capaz de ouvir e de entender estrelas."

Olavo Bilac

mardi 29 décembre 2009

Cantique des colonnes

Douces colonnes, aux
Chapeaux garnis de jour,
Ornés de vrais oiseaux
Qui marchent sur le tour, ...

Nous chantons à la fois
Que nous portons les cieux !
O seule et sage voix
Qui chantes pour les yeux !

Vois quels hymnes candides !
Quelle sonorité
Nos éléments limpides
Tirent de la clarté !

Si froides et dorées
Nous fûmes de nos lits
Par le ciseau tirées,
Pour devenir ces lys ! ...

Nous marchons dans le temps
Et nos corps éclatants
Ont des pas ineffables
Qui marquent dans les fables.

Paul VALERY, Charmes

lundi 28 décembre 2009

My business ...

... My business is to love. I found a bird, this morning, down - down - on a little bush at the foot of the garden, and wherefore sing, I said, since nobody hears ?
One sob in the throat, one flutter of bosom - "My business is to sing - and away she rose ! How do I know but cherubim, once, themselves, as patient, listened, and applauded her unnoticed hymn ?

Emily DICKINSON, Selected poems and letters (1959)

dimanche 27 décembre 2009

L’invitation au voyage

Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux
Brillant à travers leurs larmes.

Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale (…).

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde :
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.

Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du Mal (1857).

samedi 26 décembre 2009

Affliction

J'ai rêvé tellement fort de toi,
J'ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu'il ne me reste plus rien de toi.

Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres
D'être cent fois plus ombre que l'ombre
D'être l'ombre qui viendra et reviendra dans ta vie ensoleillée.

Robert DESNOS, Poèmes du bagne

vendredi 25 décembre 2009

Joyeux Noël ! Feliz Natal ! Merry Christmas ! Feliz Navidad !

"Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite: pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique...
Le même fleuve de vie qui court à travers mes veines nuit et jour court à travers le monde et danse en pulsations rythmées.
C'est cette même vie qui pousse à travers la poudre de la terre sa joie en innombrables brins d'herbe, et éclate en fougueuses vagues de feuilles et de fleurs.
C'est cette même vie que balancent flux et reflux dans l'océan berceau de la naissance et de la mort.
Je sens mes membres glorifiés au toucher de cette vie universelle. Et je m'enorgueillis, car le grand battement de la vie des âges, c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment."

TAGORE, L'offrande lyrique (Traduction d'André Gide).

jeudi 24 décembre 2009

Noël

"Si nous voulons dégager Noël de ce folklore où l'esprit de facilité risque de l'enliser, si nous voulons redonner à cette fête, qui est populaire entre toutes les fêtes, sa vigueur et sa profondeur religieuse, il faut oser le paradoxe de l'envisager dans sa relation intime avec le Vendredi saint et avec Pâques (...) Le fond des choses, c'est que Dieu s'incarne pour mourir et pour ressusciter."

François VARILLON, La parole est mon royaume (1986)

mercredi 23 décembre 2009

[I shall not live in vain]

If I can stop one heart from breaking,
I shall not live in vain;
If I can ease one life the aching
Or cool one pain,
Or help one fainting robin
Unto his nest again,
I shall not live in vain.

Emily DICKINSON, Selected Poems and Letters (1959)

mardi 22 décembre 2009

Chanson de Fortunio

Si vous croyez que je vais dire
Qui j’ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde,
Si vous voulez,
Que je l’adore et qu’elle est blonde,
Comme les blés.

Je fais ce que sa fantaisie
Veut m’ordonner,
Et je puis, s’il lui faut ma vie,
La lui donner.

Du mal qu’une amour ignorée
Nous fait souffrir,
J’en porte l’âme déchirée
Jusqu’à mourir.

Mais j’aime trop pour que je die
Qui j’ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie
Sans la nommer.

Alfred de MUSSET, Le Chandelier, II, 3.

lundi 21 décembre 2009

Le rendez-vous

Quand à l’orgue des fûts le vent prête sa voix
Tu viendras, ce sera le déclin de l’automne.
Des oiseaux migrateurs fuiront sous le ciel froid,
Les tilleuls sèmeront à tes pieds leur couronne.

Je serai sur le seuil de la maison des bois,
Près des étangs obscurs cernés d’osiers et d’aulnes ;
D’une meute pressant les bonds et les abois,
Un cor déchirera la forêt rouge et jaune.

Nous ne nous dirons rien, je t’ouvrirai les bras
Comme à l’enfant qui vient de loin et qui est las,
Et tandis que la nuit au sommeil du paysage

Prêtera son manteau de velours étoilé,
Je veux dans un sanglot enfouir mon visage
Au flot de tes cheveux amplement déroulés.

Léon VERANE, Le Livre d’Hélène (1931)

dimanche 20 décembre 2009

Si tu as mille raisons de vivre...

Si tu as mille raisons de vivre,
si tu ne te sens jamais seul,
si tu te réveilles avec l'envie de chanter,
si tout te parle
- des pierres du chemin
aux étoiles du ciel,
des lézards qui musardent
aux poissons, seigneurs de la mer -
si tu comprends les vents
et écoutes le silence,
tressaille de joie :
l'amour chemine à ton côté,
il est ton compagnon,
ton frère...

Dom Helder CAMARA, Mille raisons pour vivre (28 janvier 1973)

samedi 19 décembre 2009

Chant de l'exil

J'ai dit ma peine à qui n'a pas souffert
Et il s'est ri de moi
J'ai dit ma peine à qui a souffert
Et il s'est penché vers moi.
Ses larmes ont coulé avant mes larmes
Il avait le coeur blessé

Jean AMROUCHE
, Chants berbères de Kabylie (1939)

vendredi 18 décembre 2009

La Vie

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans les veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Jules SUPERVIELLE, Hommage à la Vie

jeudi 17 décembre 2009

Mes deux filles

Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belles et toutes deux joyeuses, ô douceur !
Voyez, la grande soeur et la petite soeur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agité par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillons arrêté dans l'extase.

Victor HUGO, Les contemplations (La Terrasse, près d'Enghien, juin 1842)

mercredi 16 décembre 2009

Copenhague...

Que dire si, un jour, les choses naturelles - sources, bois, vignes, campagne - sont absorbées par la ville et escamotées et se rencontrent dans des phrases anciennes ? Elles nous feront l'effet des theoi, des nymphes, du naturel sacré qui surgit d'un vers grec. Alors la simple phrase "il y avait une source" sera émouvante.

Cesare PAVESE, Le métier de vivre

mardi 15 décembre 2009

[Peace/la Paix]

I many times thought peace had come,
When peace was far away;
As wrecked men deem they sight the land
At centre of the sea,

And struggle slacker, but to prove,
As hopelessly as I,
How many the fictitious shores
Before the harbor lie.

Emily DICKINSON, Selected Poems

lundi 14 décembre 2009

La douleur

Seule la douleur nous révèle ce qui est grand et sacré.
Avant la douleur on peut avoir le sentiment de la beauté, de la bonté et même d'une certaine grandeur. Mais jamais de la vraie grandeur, du sacré.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées

dimanche 13 décembre 2009

Advent

Dieu, par un surcroît de bonté à notre égard, étant transcendant à toutes choses, incompréhensible et indicible, consent à devenir participable à notre intelligence et invisiblement visible dans sa suressentielle et inséparable puissance.

St. Grégoire PALAMAS, Triades, I, 3

samedi 12 décembre 2009

[On a winter day/Une journée d'hiver]

The sky is low, the clouds are mean,
A travelling flake of snow
Across a barn or through a rut
Debates if it will go.

A narrow wind complains all day
How some one treated him;
Nature, like us, is sometimes caught
Without her diadem.

Emily DICKINSON, Selected poems and letters

vendredi 11 décembre 2009

Le pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Guillaume APOLLINAIRE, Alcools (1913)

jeudi 10 décembre 2009

[Love]

If I may have it when it's dead
I will contented be;
If just as soon as breath is out
It shall belong to me,

Until they lock it in the grave,
'Tis bliss I cannot weigh,
For though they lock thee in the grave,
Myself can hold the key.

Think of it, lover ! I and thee
Permitted face to face to be;
After a life, a death we'll say, -
For death was that, and this is thee.

Emily DICKINSON, Selected Poems and Letters (edited by Robert N. Linscott, New York, Doubleday, 1959)

mercredi 9 décembre 2009

La poésie

La poésie est non un sens mais un état, non une compréhension mais un être.

Cesare PAVESE
, Le métier de vivre

mardi 8 décembre 2009

Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres

Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape

Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par delà l’horizon.
A peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.

Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.

Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille.
Nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois.
Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,
Et toute leur séquelle et toute leur volaille

Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille
Ont appris ce que c’est que d’être familiers,
Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
Vers un dernier carré le soir d’une bataille. [ ... ]

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
A fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David, voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.

Charles PEGUY, La Tapisserie de Notre-Dame

lundi 7 décembre 2009

Ô lointain pays maternel...

Voici les sources cristallines
Où tendrement le ciel se pose
Avec ses souffles embaumés
Et s'en va ce bocage enclore
Qui accueille sous les charmilles,
Parmi les fruits, parmi les fleurs
Mille chanteurs multicolores.

NOVALIS, Heinrich von Ofterdingen (Trad. fçse par Y. Delétang-Tardif)

dimanche 6 décembre 2009

Fidélité

Sois fidèle à l'homme et Dieu ne te reprochera pas ton infidélité.
Sois fidèle à l'amitié et fidèle à l'amour : tu peux alors faillir aux autres commandements.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées (1984)

samedi 5 décembre 2009

Désenchantement

Dans les boucles de mon automne
Si j'ai perdu mon bel été
Qu'importe Les eaux du Léthé
Ont le goût que l'amour leur donne
Et les baisers toujours m'étonnent

...

Les raisons d'aimer et de vivre
Varient comme font les saisons
Les mots bleus dont nous nous grisons
Cessent un jour de nous rendre ivres
La flûte se perd dans les cuivres


Louis ARAGON, Pour un chant national

vendredi 4 décembre 2009

Les amis inconnus

Il vous naît un poisson qui se met à tourner
Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose, on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et vois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles,
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître ? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

Jules SUPERVIELLE
, Les Amis inconnus (1934)

jeudi 3 décembre 2009

Alicante

Une orange sur la table
Ta robe sur le tapis
Et toi dans mon lit
Doux présent du présent
Fraîcheur de la nuit
Chaleur de ma vie.

Jacques PREVERT, Paroles

mercredi 2 décembre 2009

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul VERLAINE, Poèmes saturniens(1866)

mardi 1 décembre 2009

L'humilité du coeur

L'humilité du coeur n'exige point que tu t'humilies mais que tu t'ouvres. C'est la clef des échanges. Alors seulement tu peux donner et recevoir. Et je ne sais point distinguer l'un de l'autre, ces deux mots pour un même chemin. L'humilité n'est point soumission aux hommes, mais à Dieu. Ainsi de la pierre soumise non aux pierres mais au temple. Quand tu sers c'est la création que tu sers. La mère est humble vis-à-vis de l'enfant et le jardinier devant la rose.

Antoine de SAINT-EXUPERY, Citadelle (1948)

lundi 30 novembre 2009

L’heure du berger

La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leurs spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

Paul VERLAINE, Poèmes saturniens (1866)

dimanche 29 novembre 2009

La joie

...la substantielle joie de la vie se trouve dans la conscience, ou l'intuition, que par tout ce que nous goûtons, créons, surmontons, découvrons, ou souffrons, en nous-mêmes ou en autrui, dans toute ligne possible de vie ou de mort (organique, biologique, sociale, artistique, scientifique...) nous augmentons par degrés (et nous sommes incorporés par degrés dans) la croissance de l'Ame ou Esprit universels.
(...)
Cette Présence illumine en leurs profondeurs les secrètes zones de toute chose et tout homme autour de nous. Nous la pouvons atteindre en la pleine réalisation (et non dans la simple jouissance !) de toute chose et tout homme. Et nous n'en pouvons être privés par rien ni par personne.

Pierre TEILHARD de CHARDIN (28 septembre 1933)

samedi 28 novembre 2009

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
- Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Paul VERLAINE (1844-1896), Poèmes saturniens

vendredi 27 novembre 2009

Intuition ...

Nous n'aimons pas conformément à notre façon de penser, mais nous pensons conformément à notre façon d'aimer.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées

jeudi 26 novembre 2009

THANKSGIVING

Commit thy way to the Lord, and trust in Him, and He will do it. And He will bring forth thy justice as the light, and thy judgment as the noon-day.


John Henry Cardinal NEWMAN

mercredi 25 novembre 2009

Bien loin d’ici

C’est ici la case sacrée
Où cette fille très parée,
Tranquille et toujours préparée,

D’une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Ecoute pleurer les bassins :

C’est la chambre de Dorothée.
- La brise et l’eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.

De haut en bas, avec grand soin ;
Sa peau délicate est frottée
D’huile odorante et de benjoin.
- Des fleurs se pâment dans un coin.

Charles BAUDELAIRE
(1821-1867), Les Fleurs du Mal.

mardi 24 novembre 2009

Femme

Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle… Mon amour, as-tu soif ? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah ! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.

Saint-John PERSE, Amers

lundi 23 novembre 2009

Enfant, pourquoi pleurer ?

Enfant, pourquoi pleurer, puisque sur ton passage
On écarte toujours les ronces du chemin?
Une larme fait mal sur un jeune visage,
Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.

Chante, petit enfant, toute chose a son heure;
Va de ton pied léger, par le sentier fleuri;
Tout paraît s'attrister sitôt que l'enfant pleure,
Et tout paraît heureux lorsque l'enfant sourit.

Comme un rayon joyeux ton rire doit éclore,
Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux,
Car le bon Dieu là-haut écoute dès l'aurore
Le rire des enfants et le chant des oiseaux.


Guy de MAUPASSANT, Poésies Diverses (1850-1893)

dimanche 22 novembre 2009

Humilité

Je voudrais être
humble flaque d'eau
pour refléter le ciel !

Dom Helder Camara, Mille raisons pour vivre

samedi 21 novembre 2009

Niobé

Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
Le menton dans la main et le coude au genou,
Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
Pleure éternellement sans relever le cou.

Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue ?
A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau ?
Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau ?

Tes larmes, en tombant du coin de la paupière,
Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.

O symbole muet de l'humaine misère,
Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,
Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs ?

Théophile GAUTIER, Emaux et Camées (1852)

vendredi 20 novembre 2009

Contemplation

La contemplation de la nature accable la pensée, on se sent avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous faire ; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une prière exaucée ; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la nature…

Madame de STAEL, De l’Allemagne, IVe partie, chapitre ix. De la contemplation de la nature.

jeudi 19 novembre 2009

LA GUITARRA

EMPIEZA el llanto
de la guitarra.
Se rompen las copas
de la madrugada.
Empieza el llanto
de la guitarra.
Es inútil callarla.
Es imposible
callarla.
Llora monótona
como llora el agua,
como llora el viento
sobre la nevada.
Es imposible
callarla.
Llora por cosas
lejanas.
Arena del Sur caliente
que pide camelias blancas.
Llora flecha sin blanco,
la tarde sin mañana,
y el primer pájaro muerto
sobre la rama.
¡ Oh, guitarra !
Corazón malherido
por cinco espadas.

Federico GARCIA LORCA, Poema del Cante Jondo (1921-1922)

La guitare

Commencent les larmes
de la guitare.
Se brisent les coupes
du petit jour.
Commencent les larmes
de la guitare.
Inutile
de l’arrêter.
Impossible
de l’arrêter.
Elle pleure, monotone
comme pleure l’onde
comme pleure le vent
sur la neige.
Impossible
de l’arrêter.
Elle pleure pour des choses
lointaines.
Sable du Sud brûlant
qui appelle des camélias blancs.
Elle pleure la flèche égarée,
le soir sans lendemain,
et le premier oiseau mort
sur la branche.
Ô guitare !
Cœur blessé
par cinq épées.

Federico Garcia Lorca (1899-1936), Poèmes du Cante Jondo (Traduction de A. Bélamich, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade).

mercredi 18 novembre 2009

When You are Old

When you are old and gray and full of sleep
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep ;

How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true ;
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face.

And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead,
And hid his face amid a crowd of stars.

William Butler YEATS, The Rose (1893)

mardi 17 novembre 2009

J’aurai rêvé ma vie…

J’aurai rêvé ma vie à l’instar des rivières
Vivant en même temps la source et l’océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le mont, la plaine et les plages dernières.

Suis-je ici, suis-je là ? Mes rives coutumières
Changent de part et d’autre et me laissent errant.
Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière ?

Ou serais-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource
De chercher l’océan du côté de la source
Puisqu’est derrière lui le meilleur de l’espoir ?

Jules SUPERVIELLE, Oublieuse Mémoire

lundi 16 novembre 2009

Solo de lune (fragment)

Nous nous aimions comme deux fous,
On s'est quitté sans en parler,
Un spleen me tenait exilé,
Et ce spleen me venait de tout. Bon.

Ses yeux disaient : "Comprenez-vous ?
"Pourquoi ne comprenez-vous pas ?"
Mais nul n'a voulu faire le premier pas,
Voulant trop tomber ensemble à genoux.
(Comprenez-vous ?)

Où est-elle à cet heure ?
Peut-être qu'elle pleure...
Où est-elle à cette heure ?
Oh ! du moins, soigne-toi, je t'en conjure !

...

Voici qu'il fait très, très frais,
Oh ! si à la même heure
Elle va de même le long des forêts,
Noyer son infortune
Dans les noces du clair de lune !...
(Elle aime tant errer tard !)
Elle aura oublié son foulard,
Elle va prendre mal, vu la beauté de l'heure !
Oh ! soigne-toi, je t'en conjure !
Oh ! je ne veux plus entendre cette toux !

Ah ! que ne suis-je tombé à tes genoux !
Ah ! que n'as-tu défailli à mes genoux !
J'eusse été le modèle des époux !
Comme le frou-frou de ta robe est le modèle des frou-frou.

Jules LAFORGUE
(1860-1887), Derniers vers, VII.

dimanche 15 novembre 2009

L'amour

Laissez l'amour [...]. En vain vous l'accuserez de mensonge : c'est pour multiplier son bienfait qu'il apparaît sous tant de traits, diligent, subtil et divers en la flamme, source visible à peine, torrent qui tout emporte, petite lumière dans la nuit, puis tout à coup fontaine de clartés jaillissantes, éblouissement des yeux, ferveur du monde.

Georges BERNANOS, La Tombe refermée

samedi 14 novembre 2009

LA LIBELLULE

Près de l'étang, sur la prêle
Vole, agaçant le désir,
La Libellule au corps frêle
Qu'on voudrait en vain saisir.

Est-ce une chimère, un rêve
Que traverse un rayon d'or ?
Tout à coup elle fait trêve
À son lumineux essor.

Elle part, elle se pose,
Apparaît dans un éclair
Et fuit, dédaignant la rose
Pour le lotus froid et clair.

À la fois puissante et libre,
Soeur du vent, fille du ciel,
Son aile frissonne et vibre
Comme le luth d'Ariel.

Fugitive, transparente,
Faite d'azur et de nuit,
Elle semble une âme errante
Sur l'eau qui dans l'ombre luit.

Radieuse elle se joue
Sur les lotus entr'ouverts,
Comme un baiser sur la joue
De la Naïade aux yeux verts.

Que cherche-t-elle ? une proie.
Sa devise est : cruauté.
Le carnage met en joie
Son implacable beauté.


Camille Saint-Saëns
(1835-1921), Rimes familières

vendredi 13 novembre 2009

Meantime

Far away, far away,
Far away from here...
There is no worry after joy
Or away from fear
Far away from here.

Her lips were not very red,
Nor her hair quite gold.
Her hands played with rings.
She did not let me hold
Her hands playing with gold.

She is something past,
Far away from pain.
Joy can touch her not, nor hope
Enter her domain,
Neither love in vain.

Perhaps at some day beyond
Shadows and light
She will think of me and make
All me a delight
All away from sight.

Fernando PESSOA, Poemas Ingleses

INTERVALO

Longe, muito longe,
Bem longe daqui…
Não há mágoa após o gozo
Ou do medo fugir
Bem longe daqui.

Seus lábios não muito rubros,
Cabelo não muito louro.
Mãos bincavam com anéis.
Que eu pegasse não deixou
Nas mãos brincando com ouro.

Como ela é de outrora,
E da dor distante.
Gozo a não toca, e esperar
Não pisa o seu chão,
Nem o amor em vão.

Para além, talvez que um dia,
Das sombras a arder,
Ela me pense e me faça
Um inteiro prazer
Bem longe do ver.

Fernando PESSOA, Poemas Ingleses

jeudi 12 novembre 2009

Sagesse

Sans franchir le pas de ta porte
Connais les voies de sous le ciel
Sans regarder à ta fenêtre
Connais la Voie du Ciel

Plus loin tu vas
Moins tu connais

Le sage connaît sans bouger
Comprend sans voir
Oeuvre sans faire

LAO-TZEU, Tao-tê-king

mercredi 11 novembre 2009

Remembrance Day (11 Novembre 1918)

A celle dont ils rêvent

Neuf cent mille prisonniers
Cinq cent mille politiques
Un million de travailleurs

Maîtresse de leur sommeil
Donne-leur des forces d'homme
Le bonheur d'être sur terre
Donne-leur dans l'ombre immense
Les lèvres d'un amour doux
Comme l'oubli des souffrances

Maîtresse de leur sommeil
Fille femme soeur et mère
Aux seins gonflés de baisers
Donne-leur notre pays
Tel qu'ils l'ont toujours chéri
Un pays fou de la vie

Un pays où le vin chante
Où les moissons ont bon coeur
Où les enfants sont malins
Où les vieillards sont plus fins
Qu'arbres à fruits blancs de fleurs
Où l'on peut parler aux femmes

Neuf cent mille prisonniers
Cinq cent mille politiques
Un million de travailleurs

Maîtresse de leur sommeil
Neige noire des nuits blanches
A travers un feu exsangue
Sainte Aube à la canne blanche
Fais-leur voir un chemin neuf
Hors de leur prison de planches

Ils sont payés pour connaître
Les pires forces du mal
Pourtant ils ont tenu bon
Ils sont criblés de vertus
Tout autant que de blessures
Car il faut qu'ils se survivent

Maîtresse de leur repos
Maîtresse de leur éveil
Donne-leur la liberté
Mais garde-nous notre honte
D'avoir pu croire à la honte
Même pour l'anéantir.

Paul ELUARD, Les armes de la douleur (1944)

mardi 10 novembre 2009

La tristesse

La tristesse est mon éternelle invitée. Combien je l’aime.

Elle n’est ni richement, ni pauvrement vêtue. Plutôt maigrichonne. Je crois qu’elle ressemble à ma mère. Elle parle peu ou pas. Tout chez elle est dans le regard, ni amer, ni fâché. Mais existe-t-il des mots pour la décrire ? Elle est infinie.

- La tristesse, c’est l’infini !

Elle vient le soir avec l’obscurité, silencieuse, imperceptiblement. Elle est déjà « là » au moment où on la croit encore loin. Ne se livrant jamais à la moindre objection, à la moindre contestation, elle mêle à tout ce que vous pensez sa touche discrète : et cette « touche » est infinie.

La tristesse est un reproche, une plainte, un manque. Je crois qu’elle s’est approchée de l’homme le soir où Adam a « goûté » au fruit de l’arbre et a été chassé du Paradis. Depuis lors elle n’est jamais bien loin de lui. Toujours là « quelque part » : mais elle ne se montre qu’au crépuscule.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées (traduction de Jacques Michaut)

lundi 9 novembre 2009

L'abeille

Quelle, et si fine, et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille,
Je n'ai, sur ma tendre corbeille,
Jeté qu'un songe de dentelle.

Pique du sein la gourde belle,
Sur qui l'Amour meurt ou sommeille,
Qu'un peu de moi-même vermeille
Vienne à la chair ronde et rebelle !

J'ai grand besoin d'un prompt tourment :
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant !

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d'or
Sans qui l'Amour meurt ou s'endort !

Paul VALERY, Charmes

dimanche 8 novembre 2009

Eternidad

Aujourd’hui aussi, à l’âge de l’anthropologie, l’homme ne peut se devoir à lui-même en ce qu’il a de plus propre, sans prendre réflexivement et techniquement conscience de sa provenance du Dieu créateur, et surtout de sa « naissance de Dieu » par grâce (Jn 1, 13). C’est pourquoi il doit aussi reconnaître qu’il tient sa liberté avec son étincelle d’absolu qui lui est donnée, de la liberté éternelle.

Hans Urs von BALTHASAR, La vérité est symphonique

samedi 7 novembre 2009

Automne

Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

CHATEAUBRIAND, Mémoires d'outre-tombe, Livre III

vendredi 6 novembre 2009

L'Equité

Mon Seigneur, les yeux sont fermés, les étoiles se couchent, les oiseaux dans leurs nids et les monstres dans les abîmes ne bougent plus. Et Tu es le Juste qui ne subit aucun changement, l'Equité qui ne dévie pas, l'Eternel qui ne passe pas. Les portes des rois sont fermées et gardées par leurs chevaliers. Mais ta porte est ouverte à quiconque T'invoque. Mon Seigneur, chaque amoureux est maintenant seul avec son aimée. Et je suis seule avec Toi.

Râbi'a al-'Adawiya (mort en 801)

jeudi 5 novembre 2009

Marine

Les chars d’argent et de cuivre –
Les proues d’acier et d’argent –
Battent l’écume, -
Soulèvent les souches des ronces.
Mes courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt,
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.

Arthur RIMBAUD
, Poésies

mercredi 4 novembre 2009

Les Pas

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux ! … tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n’était que vos pas.

Paul VALERY, Charmes

mardi 3 novembre 2009

L’Etranger

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J’ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L’or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas…là bas…les merveilleux nuages !

Charles BAUDELAIRE, Le Spleen de Paris, I

lundi 2 novembre 2009

La Mort des amants

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal : la Mort.

dimanche 1 novembre 2009

Dimanche de la Toussaint

...le pur amour, l'amour désintéressé, désire infiniment plus le bien de l'être aimé que son propre bien.

Charles de FOUCAULD
, Méditations

samedi 31 octobre 2009

Souvenir (fragment)

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres
Que Juliette morte au fond de son tombeau,
Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres
Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,
Devenue elle-même un sépulcre blanchi,
Une tombe vivante où flottait la poussière
De notre mort chéri,

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !
C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde
Qui s'était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,
Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
Ses lèvres s'entrouvraient, et c'était un sourire,
Et c'était une voix;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,
Ces regards adorés dans les miens confondus;
Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage,
Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle,
Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,
Et j'aurais pu crier : "Qu'as-tu fait, infidèle,
Qu'as-tu fait du passé ?"

Alfred de MUSSET, Souvenir (1841)

vendredi 30 octobre 2009

Air vif

J'ai regardé devant moi
Dans la foule je t'ai vue
Parmi les blés je t'ai vue
Sous un arbre je t'ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l'eau et du feu

L'été l'hiver je t'ai vue
Dans ma maison je t'ai vue
Entre mes bras je t'ai vue
Dans mes rêves je t'ai vue

Je ne te quitterai plus.

Paul ELUARD, Le Phénix (1951)

jeudi 29 octobre 2009

La lune

Avec ses caprices, la Lune
Est comme une frivole amante;
Elle sourit et se lamente,
Elle fuit et vous importune.

La nuit, suivez-la sur la dune,
Elle vous raille et vous tourmente;
Avec ses caprices, la Lune
Est comme une frivole amante.

Et souvent elle se met une
Nuée en manière de mante;
Elle est absurde, elle est charmante;
Il faut adorer sans rancune,
Avec ses caprices, la Lune.

Théodore de BANVILLE, Rondets (1875)

mercredi 28 octobre 2009

October

O hushed October morning mild,
Thy leaves have ripened to the fall;
Tomorrow's wind, if it be wild,
Should waste them all.
The crows above the forest call;
Tomorrow they may form and go.
O hushed October morning mild,
Begin the hours of this day slow.
Make the day seem to us less brief.
Hearts not averse to being beguiled,
Beguile us in the way you know.
Release one leaf at break of day;
At noon release another leaf;
One from our trees, one far away.
Retard the sun with gentle mist;
Enchant the land with amethyst.
Slow, slow !
For the grapes'sake, if they were all,
Whose leaves already are burnt with frost,
Whose clustered fruit must else be lost -
For the grapes'sake along the wall.

Robert FROST, A Boy's Will

mardi 27 octobre 2009

Co-naître ?

- Pensez-vous qu'on puisse connaître - connaître - un être vivant ? (...)
- Je crois...que le recours à l'esprit tente de compenser ceci : la connaissance d'un être est un sentiment négatif : le sentiment positif, la réalité, c'est l'angoisse d'être toujours étranger à ce qu'on aime.
- Aime-t-on jamais ?
- Le temps fait disparaître parfois cette angoisse, le temps seul. On ne connaît jamais un être, mais on cesse parfois de sentir qu'on l'ignore...Connaître par l'intelligence, c'est la tentation vaine de se passer du temps...

André MALRAUX, La condition humaine

lundi 26 octobre 2009

La sagesse du Tao

Les paroles vraies ne sont pas belles
Les belles paroles ne sont pas vraies
La bonté n'est pas éloquence
L'éloquence n'est pas bonté
La sagesse n'est pas science
La science n'est pas sagesse

Le Sage se garde d'amasser
Plus il vit pour les autres et plus il s'enrichit
Plus il dispense aux autres et plus il est comblé

La Voie du Ciel : gratifier sans nuire
La Voie du Sage : oeuvrer sans batailler.

LAO-TSEU, La Voie et sa vertu (Tao-tê-king)

dimanche 25 octobre 2009

Rythmes errants

Ne pleure pas
les rythmes
qui, apparemment, se perdent :
rythme des vents,
des eaux,
du frémissement des arbres,
du chant des oiseaux,
du mouvement des astres,
du pas des hommes...
Il y a toujours un musicien
ou un poète,
ou un saint,
ou un fou,
chargé par Dieu
de capter
les rythmes errants qui risquent de se perdre.

Dom Helder Camara, Mille raisons pour vivre (28 juilet 1971)

samedi 24 octobre 2009

vendredi 23 octobre 2009

Nada

La route est courte
On arrive bien vite
Aux pierres de couleur
Puis
A la pierre vide

On arrive bien vite
Aux mots égaux
Aux mots sans poids
Puis
Aux mots sans suite

Parler sans avoir rien à dire
On a dépassé l'aube
Et ce n'est pas le jour
Et ce n'est pas la nuit
Rien c'est l'écho d'un pas sans fin

Paul ELUARD, Poésie ininterrompue (1946)

jeudi 22 octobre 2009

The Falling of the Leaves

Autumn is over the long leaves that love us,
And over the mice in the barley sheaves;
Yellow the leaves of the rowan above us,
And yellow the wet wild-strawberry leaves.

The hour of the waning of love has beset us,
And weary and worn are our sad souls now;
Let us part, ere the season of passion forget us,
With a kiss and a tear on thy drooping brow.

W.B. YEATS

***

La Chute des Feuilles [1]

L'automne plane sur les longues feuilles qui nous aiment,
Et sur les souris dans les gerbes d'orge;
Jaunes les feuilles du sorbier au-dessus de nous,
Et jaunes les feuilles humides des fraises sauvages.

L'heure où l'amour décline est pour nous imminente,
Et lasses et usées sont maintenant nos âmes tristes;
Séparons-nous avant que la saison de la passion nous oublie,
Avec un baiser et une larme sur ton front incliné.

______________

[1] Je traduis littéralement.

mercredi 21 octobre 2009

The Shepherd

How sweet is the Shepherds sweet lot,
From the morn to the evening he strays :
He shall follow his sheep all the day
Ahd his tongue shall be filled with praise.

For he hears the lambs innocent call.
And he hears the ewes tender reply.
He is watchful while they are in peace,
For they know when their Shepherd is nigh.

William BLAKE, Songs of Innocence and of Experience

mardi 20 octobre 2009

Politics (fragment)

...
And maybe what they say is true
Of war and war's alarms,
But O that I were young again
And held her in my arms !

W.B. YEATS
, Last Poems (1936-1939)

lundi 19 octobre 2009

La rencontre

Nous vivons endormis dans un Monde en sommeil. Mais qu'un tu murmure à notre oreille, et c'est la saccade qui lance les personnes : le moi s'éveille par la grâce du toi. L'efficacité spirituelle de deux consciences simultanées, réunies dans la conscience de leur rencontre, échappe soudain à la causalité visqueuse et continue des choses. La rencontre nous crée : nous n'étions rien - ou rien que des choses - avant d'être réunis.

Gaston BACHELARD

dimanche 18 octobre 2009

Amen

Accepte
les surprises
qui dérangent tes plans,
anéantissent tes rêves,
donnent un tour
totalement différent
à ta journée
et peut-être même
à ta vie.
Ce n'est pas le hasard.
Donne au Père la liberté
de bâtir Lui-même
la trame de tes jours...

Dom Helder Camara, Mille raisons pour vivre (6 juillet 1971)

samedi 17 octobre 2009

Les signes des temps

Tôt ou tard, la pensée, la conscience morale, l’art, le social s’arrêtent à leur propre limite et alors le choix s’impose : s’installer dans l’infini vicieux ou dépasser sa propre limitation et, dans la transparence de ses eaux claires, refléter l’invisible. Le Royaume de Dieu n’est accessible qu’à travers le chaos de ce monde. Il n’est pas une transplantation étrangère, mais la révélation de la profondeur cachée de ce monde même.

Paul EVDOKIMOV, La Femme et le Salut du Monde.

samedi 26 septembre 2009

Plainte (fragment)

N'aimes tu pas le velours des mensonges
Il est des fleurs que l'on appelle pensées
J'en ai cueilli qui poussaient dans mes songes
J'en ai pour toi des couronnes tressé
........
Quatre cents ans les amants attendirent
Comme pêcheurs à prendre le poisson
Quatre cents ans et je reviens leur dire
Rien n'est changé ni nos cœurs ne le sont
C'est toujours l'ombre et toujours la mal'heure
Sur les chemins déserts où nous passons
France et l'Amour les mêmes larmes pleurent
Rien ne finit jamais par des chansons.

Louis ARAGON

mardi 22 septembre 2009

Nostalgie d'automne

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j'ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l'attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t'aime
Lequel de nous deux est absent.

Paul ELUARD, L'Amour, la Poésie

samedi 15 août 2009

Fête de l'Assomption

Retenu par une jeune femme au moment où, pris d’un malaise, il allait glisser sous un train, Soloviev sentit s’accomplir en lui, nous dit-il, « quelque chose de merveilleux » : dans une impression «infiniment douce, claire et calme, se reflétait, immobile, comme un miroir, une image merveilleuse » ; la jeune femme était «transfigurée», - « et je savais qu’en cette image unique étaient toutes choses, j’aimais d’un nouvel amour, infini, qui embrassait tout, et en lui je sentais pour la première fois toute la plénitude et le sens de la vie [1] ».

Henri de LUBAC, « L’éternel féminin », Paris, Aubier, 1983, p. 65.

_______________________
[1] Vladimir Soloviev, in Maxime Herman, Crise de la philosophie occidentale (Aubier, Paris, 1947), pp. 9-15.

vendredi 14 août 2009

Le mystère nuptial

C'est en Dieu que se rencontrent l'aimant avec l'aimé, c'est en Dieu que s'incarne le visage de l'amour.(...)

Dans l'amour authentique, il ne peut y avoir d'arbitraire, il existe seulement des êtres destinés et prédestinés. Mais le monde ne peut juger du secret de deux êtres,du mystère nuptial, car il n'y a là rien de social. Le mystère nuptial authentique ne s'accomplit que pour très peu d'êtres, et par très peu d'êtres; il est aristocratique et suppose le choix.

Nicolas BERDIAEV, Le sens de la création

jeudi 13 août 2009

Cantique à Elsa (fragment)

Je te touche et je vois ton corps et tu respires
Ce ne sont plus les jours du vivre séparés
C'est toi tu vas tu viens et je suis ton empire
Pour le meilleur et pour le pire
Et jamais tu ne fus aussi lointaine à mon gré

Ensemble nous trouvons au pays des merveilles
Le plaisir sérieux couleur de l'absolu
Mais lorsque je reviens à nous que je m'éveille
Si je soupire à ton oreille
Comme des mots d'adieu tu ne les entends plus.

Elle dort Longuement je l'écoute se taire
C'est elle dans mes bras présente et cependant
Plus absente d'y être et moi plus solitaire
D'être plus près de son mystère
Comme un joueur qui lit aux dés le point perdant.

Le jour qui semblera l'arracher à l'absence
Me la rend plus touchante et plus belle que lui
De l'ombre elle a gardé les parfums et l'essence
Elle est comme un songe des sens
Le jour qui la ramène est encore une nuit

Louis ARAGON, Les Yeux d'Elsa

mercredi 12 août 2009

La Nuit

Ma voix pour toi devient mélodieuse et tendre,
Tardive elle interrompt la paix de cette nuit,
La bougie brille à peine et je viens de m'étendre.
Comme un ruisseau chantant, mes vers coulent unis.
Ils coulent pleins de toi ces ruisseaux de l'amour
Et dans l'obscurité tes yeux brillent pour moi,
Tu souris et j'entends les mots de ton discours :
"Mon cher et tendre ami, je t'aime et suis à toi..."

Alexandre POUCHKINE (1823)

mardi 11 août 2009

Le jet d'eau

Vois ce nuage de lumière,
Ce jet d'eau vif, plein de couleurs;
Au soleil en fine poussière
Il n'est déjà plus que vapeur.

Rayon qui scintille et ruisselle,
Qui monte, à son faîte parvient,
Puis tombe, irisé d'étincelles,
A terre, esclave du destin.

Intarissable, mais mortelle,
Notre pensée est-elle un flot ?
Elle jaillit, se renouvelle,
Puis se répand comme de l'eau.

Ô pensée avide ! Fatale,
Une main t'arrête en plein vol,
Tout comme ce rayon d'opale
Qui, brisé, va se perdre au sol.

Théodore TUTCHEV (1803-1873)- mars 1836.

lundi 10 août 2009

La délaissée

Ne t'en va pas mon coeur, ma vie,
Sans toi le ciel perd ses couleurs
Désert des champs jardins sans fleurs
Ne t'en va pas

Ne t'en va pas où va le vent
Sans toi tous les oiseaux s'envolent
Et toutes les nuits sont folles
Ne t'en va pas

Louis ARAGON, La Diane Française

dimanche 9 août 2009

Accueillir Dieu

Accueillir Dieu signifie se tourner vers Dieu dans la foi ou "croire en direction de Dieu", tendre vers Dieu. La foi ainsi est "saisissement" de Dieu. Mais saisir suppose être saisi : on ne peut croire sans la grâce. Et la grâce est participation à la vie divine. Lorsque nous nous ouvrons à la grâce, lorsque nous accueillons la foi, nous connaissons en nous le début de la vie éternelle.

Edith STEIN

samedi 8 août 2009

Pour un rêveur

J'ai survécu à mes désirs
Et quitté mes rêves. Lucide,
Il ne me reste qu'à souffrir
Devant les fruits de mon coeur vide.

Couronne effeuillée au matin
Sous l'orage d'un sort contraire...
Déjà je vis en solitaire,
Et tristement j'attends ma fin.

L'orage siffle sur la terre.
Frappée par la rigueur du sort,
Tremble sur l'arbre, seule encor,
Une feuille retardataire.

Alexandre POUCHKINE (1821)

vendredi 7 août 2009

En écoutant les oiseaux

Mon bras pressait ta taille frêle
Et souple comme le roseau;
Ton sein palpitait comme l'aile
D'un jeune oiseau.

Longtemps muets, nous contemplâmes
Le ciel où s'éteignait le jour.
Que se passait-il dans nos âmes ?
Amour ! Amour !

Comme un ange qui se dévoile,
Tu me regardais dans ma nuit,
Avec ton beau regard d'étoile,
Qui m'éblouit.

Victor HUGO, Les Contemplations, Livre deuxième, L'âme en fleur

jeudi 6 août 2009

Le temps des cerises

En maint endroit les cerisiers débordent les murs, débordent les haies de clôture. Vertes hier, les cerises sont roses aujourd'hui, demain plus roses, plus rondes, plus lourdes. Elles se couvrent d'une rougeur égale, se vernissent, tentent l'oeil, la bouche, la main. Etendons le bras, elles sont à moi, à vous, à nous... Je passe en voiture, et jour après jour je vois qu'il ne manque pas une cerise. Chez nous, en secouant le cerisier, on ferait choir, outre les cerises, le garçon caché dans l'arbre. "Il ne faut pas tenter le diable", dirait pour s'excuser le pillard, poches et bouche pleines. Quand je vous dis qu'ils n'ont pas de diable en Suisse.

COLETTE, Le Fanal bleu.

mercredi 5 août 2009

mardi 4 août 2009

Comprenne qui pourra

Oh ciudad lineal que como un hacha
nos rompe el alma en dos mitades tristes,
insatisfechas ambas, esperando
la cicatrización de los dolores,
la paz, el tiempo del amor completo.

Pablo NERUDA,Elegía XXVI.

O ville linéaire ouvrant comme une hache
notre âme en deux tristes moitiés,
insatisfaites l’une et l’autre, et qui attendent
la cicatrisation de nos douleurs,
la paix, le temps de l’amour intégral.
Pablo Neruda, Elégie XXVI.

lundi 3 août 2009

Cette personne...

Cette personne a dit des méchancetés :
...........
Alors j'ai été révolté.

Et j'ai été me promener près des champs
où les petits brins d'herbe ne sont pas méchants,
avec ma chienne et mon chien couchants.

Là, j'ai vu des choses qui jamais
n'ont dit aucune méchanceté,
et de petits oiseaux innocents et gais.

Je me disais, en voyant au-dessus des haies
s'agiter les tiges tendres des ronciers :
ces feuilles sont bonnes. Pourquoi y a-t-il des gens mauvais ?

Mais je sentais une grande joie
dans ce calme que tant ne connaissent pas,
et une grande douceur se faisait en moi.

Je pensais : oiseaux, soyez mes amis.
Petites herbes, soyez mes amies.
Soyez mes amies, petites fourmis.

Et là-bas, sur un champ en pente,
auprès d'une prairie belle et luisante,
je voyais, près de ses boeufs, un paysan

qui paraissait glisser dans l'ombre claire
du soir qui descendait comme une prière
sur mon coeur calmé et sur la terre.

Francis JAMMES, De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir.

dimanche 2 août 2009

Noche oscura

La foi est une "lumière obscure". Elle nous donne quelque chose à comprendre, mais juste pour nous indiquer quelque chose qui nous reste incompréhensible. Parce que le fond ultime de tout être est un fond insondable, tout ce qui lui apparaît vient s'abîmer dans la lumière obscure de la foi et du mystère.

Edith STEIN

samedi 1 août 2009

CADA UNO

No,
no existe el reencuentro,
o el sitio del amor,
salvo, acaso,
en la verdad del sueño.

Secreta isla
es cada uno,
huésped sin sombra
en un alba de olvido…

Jorge MAREL (1946)

CHACUN
Non,
il n’existe ni retrouvaille,
ni site d’amour,
sauf, peut-être,
en la vérité du songe.

Chacun est
îlot secret,
hôte sans ombre
en une aube d’oubli…

Jorge Marel (trad. fçse Marilyne-Armande Renard)

vendredi 31 juillet 2009

Simplicité

Je crois que vous aiderez autrui pour le mieux si vous ne vous cassez pas la tête à vous demander comment faire : vous y parviendrez d'autant mieux que vous serez spontané et joyeux.

Edith STEIN

jeudi 30 juillet 2009

Hymne

Le discours de l'amour est d'abord un discours de louange. Dans la louange, l'homme se réjouit à la vue de son objet régnant au-dessus de tous les autres objets de son souci.

Paul RICOEUR, Amour et justice, Paris, Points, 2008, p. 18.

dimanche 21 juin 2009

L'Amour est le Chemin

L'amour est le chemin qui mène à la découverte du secret d'un visage, de la compréhension de la personne jusqu'à la profondeur de son être. Celui qui aime sait sur l'être aimé ce que le monde ignore, et en cela, il est plus près de la vérité que le monde entier.

Nicolas BERDIAEV, Le sens de la création

samedi 20 juin 2009

La chanson du Mal-Aimé (fragment)

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
...

Soirs de Paris ivres de gin
Flambant de l'électricité
Les tramways feux verts sur l'échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l'amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d'un pagne
Vers toi toi que j'ai tant aimée


Guillaume APOLLINAIRE
, Alcools

vendredi 19 juin 2009

La vraie parole et (est) la présence vivante

La vraie parole, la parole de vie, quand elle résonne au cœur de l’homme, ouvre la porte au silence de la reconnaissance mutuelle : elle unit dans la communion originelle les sujets qu’elle différencie. Ainsi orientée, la différence subjective entre les êtres devient lien de l’unité dans l’esprit.

Qu’est-ce qui fait perdre la parole ?


La perte de la parole est toujours corrélative d’une volonté de dominer pour ne pas être envahi, de devenir moi, le tout, le seul, le « moi tout seul ». Cette volonté est négation du désir. Elle annule la différence entre le sujet et l’objet, entre la vie donnée et la vie reçue. Elle l’annule entre l’homme et la femme qui ne se reconnaissent plus dans la vérité de l’esprit qui les unit, dans la différence sans laquelle le monde ne serait pas vivant, sans laquelle la vie ne s’engendrerait ni ne se révélerait dans le monde.

Laisser la parole de l’autre nous atteindre et répondre sans crainte, n’est-ce pas cela être libre ?

Oui. La liberté véritable ne se veut pas pour elle-même. Etre libre, c’est être investi par la parole de vérité qui est en nous. Une telle obéissance à la vie échappe à l’emprise qui retient et confisque la liberté dans le mensonge ou dans la peur de la mort.
Une liberté qui choisirait n’importe quoi sans obéir à la parole ne serait qu’une errance.

Je voudrais que vous me donniez un exemple.

La vérité passe par quelqu’un. Elle a le goût de la présence vivante qui témoigne de la parole échangée. Elle est corrélative de la confiance, pourquoi même ne pas dire de la foi en celui qui s’adresse à moi. La réassurance dans l’ordre de la vérité passe par une présence vivante qui témoigne de l’intention droite du désir qui m’habite plutôt que par la certitude d’un savoir exact. La faiblesse de l’intelligence et la brûlure de la contrariété, voire la souffrance, peuvent aller de pair avec la joie de demeurer dans la vérité du désir…que je n’ai même pas su exprimer.

Denis VASSE, La vie et les vivants, Conversations avec Françoise Muckensturm, Paris, Seuil, 2001, pp.58-60.

jeudi 18 juin 2009

Tout recommence toujours...

GABRIEL PERI (fragment)

Un homme est mort qui n'avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n'avait d'autre route
Que celle où l'on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l'oubli

Car tout ce qu'il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd'hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du coeur
Et la justice sur la terre

Paul ELUARD, Au rendez-vous allemand (1944)

mercredi 17 juin 2009

L'amour est devenu spirituel...

L'amour est devenu spirituel
Les gestes sont sans corps qui les incarne
Tracés à peine et déjà effacés
Les mains se becquetaient comme mésanges
M'en souvient-il je ne m'en souviens pas
Qui de nous deux peut croire que ces doigts
Dans nos regards naguère étaient des ailes
Le calme plat de la distance est entre nous
Nous nous parlons serrant sagement nos genoux
De loin chacun assis en statue sur sa rive
Chacun pour l'autre opaque et vide comme un ciel
Puisque l'amour est devenu spirituel.

Pierre EMMANUEL
, Duel

mardi 16 juin 2009

Si la fenêtre s'ouvrait...

Il ne suffit pas d'ouvrir la fenêtre
pour voir les champs et la rivière.
Il ne suffit pas de n'être pas aveugle
pour voir les arbres et les fleurs.
Il faut également n'avoir aucune philosophie.
Avec la philosophie il n'y a pas d'arbres : il n'y a que des idées.
Il n'y a que chacun d'entre nous, telle une cave.
Il n'y a qu'une fenêtre fermée, et tout l'univers à l'extérieur;
et le rêve de ce qu'on pourrait voir si la fenêtre s'ouvrait,
et qui jamais n'est ce qu'on voit quand la fenêtre s'ouvre.

Fernando PESSOA, Poèmes désassemblés

lundi 15 juin 2009

LA TIERRA QUE ERA MIA

Unicamente por reunirse con Sofía von Kühn,
Amante de trece años, Novalis creyó en el otro mundo ;
Mas yo creo en soles, nieves, árboles,
En la mariposa blanca sobre una rosa roja,
En la hierba que ondula y en el día que muere,
Porque solo aquí como un don fugaz puedo abrasarte,
Al fin como un dios crearme en tus pupilas,
Porque te pierdo con la tierra que era mía.

Jorge Gaitán DURAN (1924-1962)

***
La terre qui était mienne

Pour s’être uni à Sophie von Kühn,
Sa maîtresse de treize ans, Novalis se mit à croire en l’autre monde ;
Mais moi je crois aux soleils, aux neiges, aux arbres,
Au blanc papillon sur une rose rouge,
A l’herbe qui ondoie, au jour qui s’en va,
Car mon étreinte de feu est d’ici, telle offrande fugace
Où comme un dieu enfin je puis naître de tes pupilles,
Car je te perds avec la terre qui était mienne.

Jorge Gaitán Duran (trad. Marilyne-Armande Renard)

dimanche 14 juin 2009

Finis amoris

Dans le Trinitarisme, chacun des termes n'existe que par rapport aux autres, chacun n'accomplit son unicité que dans l'unité totale avec les autres. C'est le miracle de l'amour; chaque personne signifie les deux autres. En intégrant l'humain à cette vérité, nous avons : finis amoris, ut duo fiant, la fin de l'amour est que les deux ne fassent qu'un; c'est la vision de soi-même en Dieu à travers l'autre, en tant que l'autre en moi et moi en l'autre réalisons par la communion des personnes l'unité de la nature humaine.

Paul EVDOKIMOV, La Femme et le Salut du Monde, Paris, Desclée de Brouwer,1978, p. 13.

samedi 13 juin 2009

Aube

Brindille au vent qui dit aux merles
S'il est temps de chanter,
Comme un pinson pris sous l'averse,
Brin de lilas trempé !

Il pleut de lourds boutons de verre,
Et le jardin mouillé
Brille de mille larmes claires,
Comme un bief de moulin.

Bercé au sein de ma détresse,
Hérissé de tes dards,
Voici qu'à la nuit il se dresse,
Odorant et bavard

Longtemps il a gratté aux vitres,
Les volets ont grincé.
Soudain, végétale et putride,
Une haleine a passé.

Réveillé par l'appel occulte
De temps, de noms enfouis,
Il ouvre l'oeil des renoncules
Sur le jour d'aujourd'hui.

Boris PASTERNAK

vendredi 12 juin 2009

Un nouvel être ?

Un nouvel être ? En me remémorant
Que reste-t-il de mon plus haut délice
Pas même qu'il y eut un tel instant
Cette énergie si fauve dont le siège
Semble le sexe alors que c'est le coeur
Dilapidée demeure intacte, veuve
Du souvenir de ce qu'elle a brûlé
Il faut bien que l'amour de la femme soit autre
Que l'étreinte essoufflée de la flamme et du vent
Où tout désir s'éteint sauf celui du sourire
Dont elle a le secret depuis l'Eden perdu
Et que né d'elle en y mourant j'ai reconnu.

Pierre EMMANUEL, Duel

jeudi 11 juin 2009

L'adieu

J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends

Guillaume APOLLINAIRE, Alcools. Poèmes, 1898-1913.

mercredi 10 juin 2009

Le Petit Bois

J'étais un petit bois de France
Avec douze rouges furets,
Mais je n'ai jamais eu de chance
Ah ! que m'est-il donc arrivé ?

Je crains fort de n'être plus rien
Qu'un souvenir, une peinture
Ou le restant d'une aventure,
Un parfum, je ne sais pas bien.

Ne suis-je plus qu'en la mémoire
De quelle folle ou bien d'enfants,
Ils vous diraient mieux mon histoire
Que je ne fais en ce moment.

Mon Dieu comme c'est difficile
D'être un petit bois disparu
Quand on avait tant de racines
Comment faire pour n'être plus ?

Jules SUPERVIELLE

mardi 9 juin 2009

Mémoire et rêve

« La mémoire est un lieu magique où coexistent jadis et maintenant, l'absence et la proximité, la cause et l'effet, les vivants et les morts. Par elle, les êtres sans ubiquité, sans longévité que nous sommes tiennent ensemble tous les moments, tous les lieux s élèvent un instant, au dessus d'eux mêmes. » Ce que Pierre Bergounioux dit là, je le dis du rêve.

Mémoire et rêve seraient ils équivalents ? Rêver et se souvenir ne seraient ils qu’une seule et même activité ? Oui, mais pour une part seulement. Car il me semble que la mémoire, même celle qualifiée d'involontaire, tend vers une certaine forme, à commencer par celle du souvenir. Alors que le rêve je ne parle pas du récit que nous en faisons, mais du rêver, de l'activité rêvante a quelque chose d'anarchique : il met en connexion des sensations, des traces inscrites dans les temps les plus divers. S'il est mémoire il est mémoire de fragments. Il est par nature rétif à toute forme, il défie toute signification. Il a fallu toute la passion obstinée de Freud pour trouver un sens à cette production insensée de nos nuits et, conjointement, lui assigner une finalité (l'accomplissement du Wunsch). Dévoilement du secret du rêve, du symptôme névrotique, tout le reste suit. Plus tard, passé le temps de la conquête et de l'exaltation, il faudra déchanter (narcissisme, résistances du ça, masochisme, réaction thérapeutique négative, pulsion de mort).

J.-B. PONTALIS, En marge des jours, Paris, Gallimard, 2002.

lundi 8 juin 2009

Sérénade (Hommage à Lope de Vega)

Sur les bords de la rivière
voyez la nuit qui se baigne
et sur les seins de Lolita
meurent d'amour les bouquets.

Meurent d'amour les bouquets.

La nuit nue chante à voix basse
sur les ponts du mois de mars.
Lolita au bain se pare
dans l'eau saline et le nard.

Meurent d'amour les bouquets.

La nuit d'anis et d'argent
luit sur les toits de la ville.
Argent des eaux miroitantes.
Anis de tes cuisses blanches.

Meurent d'amour les bouquets.

Federico GARCIA LORCA, Eros avec canne, 1925.
***
SERENATA

Por las orillas del rio
se está la noche mojando
y en los pechos de Lolita
se mueren de amor los ramos.

Se mueren de amor los ramos.

La noche canta desnuda
sobre los puentes de marzo.
Lolita lava su cuerpo
con agua salobre y nardos.

Se mueren de amor los ramos.

La noche de anís y plata
relumbra por los tejados.
Plata de arroyos y espejos.
Anís de tus muslos blancos.

Se mueren de amor los ramos.

Federico GARCIA LORCA

dimanche 7 juin 2009

"Regardez les oiseaux du ciel..."

Un frère interrogea un jour un Ancien en ces termes : "Puis-je garder deux sous en ma possession pour le cas où je tomberais malade?" L'Ancien, devinant ses pensées et son désir de ne pas s'en séparer, répondit : "Gardez-les."
Le frère, en se dirigeant vers sa cellule, se mit à discuter en lui-même, se disant : je me demande si le Père m'a donné, ou non, sa bénédiction ? Et, se levant, il retourna trouver le Père et s'écria : "Au nom du Seigneur, dites-moi la vérité, parce que je suis bouleversé par ces deux sous." L'Ancien lui répondit : "Ayant deviné vos pensées et votre désir de les garder, je vous ai permis de le faire. Mais il est bon de posséder autre chose que ce dont nous avons besoin pour notre corps. Vous mettez votre espoir dans ces deux sous. Or, si vous les perdiez, Dieu ne prendrait-il pas soin de vous ? Remettez donc tous vos soucis au Seigneur, car Il veille sur vous."

Thomas MERTON, La Sagesse du Désert. Trad. Marie Tadié.

***

One of the brothers asked an elder saying : Would it be all right if I kept two pence in my possession, in case I should get sick ? The elder, seeing his thoughts and that he wanted to keep them, said : Keep them. The brother, going back to his cell, began to wrestle with his own thoughts, saying : I wonder if the Father gave me his blessing or not ? Rising up, he went back to the Father, inquiring of him and saying : In God's name, tell me the truth, because I am all upset over these two pence. The elder said to him : Since I saw your thoughts and your desire to keep them, I told you to keep them. But it is not good to keep more than we need for our body. Now these two pence are your hope. If they should be lost, would not God take care of you ? Cast your care upon the Lord, then, for He will take care of us.

Thomas Merton, The Wisdom of the Desert, CXI

vendredi 5 juin 2009

Sagesse des Pères

Abbot Pastor said : Any trial whatever that comes to you can be conquered by silence.

Thomas MERTON, The Wisdom of the Desert

***

L'Abbé Poemen disait : toutes les épreuves qui fondent sur vous peuvent être surmontées par le silence.

Thomas Merton
, La Sagesse du Désert. Trad. Marie Tadié.

jeudi 4 juin 2009

La pudeur

Repérée dans un mouvement des yeux qui se baissent, du sang qui rosit la peau, des mains qui protègent une partie du corps, la pudeur s’oppose au dévoilement brusque d’une région du corps comme à celui d’un sentiment, d’une idée ou d’un souvenir qui doit rester secret. Même s’il révèle l’intention de cacher, l’affect de la pudeur n’est pas intentionnel. Mouvement de la chair et de l’esprit, la pudeur surgit aux frontières du volontaire et de l’involontaire. Elle rend furtivement conscient ce qui ne l’était pas. Elle ne va pas sans trouble. Ce trouble est relatif à la crainte qu’apporte la révélation de ce qui devrait rester voilé. Et ce qui doit rester voilé est ce qui ne peut pas se dire entièrement. Cet impossible à tout dire relève de la vérité qui parle en l’homme : vérité d’une altérité originaire qui n’est jamais réductible à ce que l’homme peut en dire, mais aussi mensonge d’un dédoublement qui fait tomber l’homme sous le coup de son propre jugement ou du jugement des autres et que, par orgueil, pour offrir une image impeccable de lui-même, il doit dissimuler.

Denis VASSE, La chair envisagée, Paris, Seuil, 1988 & 2002.

mercredi 3 juin 2009

Puisque tu ne luis plus...

Puisque tu ne luis plus sur la route qui monte,
Etoile, éclaire encor le chemin qui descend,
Que mon pas retentisse en l'écho qui le compte
Et que je sois pour toi cette ombre et ce passant

Qui, d'un bruit éphémère, a troublé le silence
Vers lequel il s'enfonce et s'en va sans retour,
Emportant dans son coeur qu'a quitté l'espérance
Ce que mêle au passé la cendre de l'amour !

Etoile qui brillais au ciel de ma jeunesse
Ne me refuse pas ton éclat incertain
Afin que je retrouve et que je reconnaisse
Le tournant de la route et l'angle du chemin,

Et que j'aille où m'attend, attentif et fidèle,
Pieux à tout épi que la faux a touché,
Le Souvenir pensif auprès du Temps sans aile
Debout, avec la lampe aux doigts, comme Psyché !

Henri de REGNIER, Flamma tenax

mardi 2 juin 2009

MUERTOS

En los húmedos bosques, en otoño,
al llegar de los fríos, cuando rojas,
vuelan sobre los musgos y las ramas,
en torbellinos, las marchitas hojas,
la niebla al extenderse en el vacío
le da al paisaje mustio un tono incierto,
y el fallaje do huyó la savia ardiente
tiene un adiós para el verano muerto
y un color opaco y triste
como el recuerdo borroso
de lo que fue y ya no existe !

En los antiguos cuartos hay armarios
que en el rincón más íntimo y discreto,
de pasadas locuras y pasiones
guardan, con un aroma de secreto,
viejas cartas de amor, ya desteñidas,
que obligan a evocar tiempos mejores,
y ramilletes negros y marchitos,
que son como cadáveres de flores
y tien un olor triste
como el recuerdo borroso
de lo que fue y ya no existe !

Y en las almas amantes cuando piensan
en perdidos afectos y ternuras
que de la soledad de ignotos días
no vendrán a endulzar horas futuras,
hay el hondo cansancio que en la lucha,
acaba de matar a los heridos,
vago como el color del bosque mustio
como el olor de los perfumes idos,
y el cansancio aquel es triste
como el recuerdo borroso
de lo que fue y ya no existe !

MORTS

Dans l’humide forêt, en automne,
quand viennent les frimas, quand pourpres
sur les mousses et sur les branches s’envolent
en tourbillons les feuilles flétries,
la brume en s’éployant dans l’espace
infuse au morne paysage des tons incertains
et le feuillage d’où s’est enfuie l’ardente sève
a un adieu pour l’été mort
et une couleur opaque et triste
tel le souvenir diffus
de ce qui fut et qui n’existe plus !

Dans les vieilles alcôves il est des armoires
qui au recoin le plus intime, le plus discret,
de folies et de passions enfuies
gardent, dans un arôme de secret,
de vieilles lettres d’amour déjà pâlies
qui font évoquer des temps meilleurs
et de petits bouquets noirs et flétris
qui sont comme des cadavres de fleurs
et s’en exhale un parfum triste
tel le souvenir diffus
de ce qui fut et qui n’existe plus !

Et quand les âmes aimantes songent
aux tendressses et aux amitiés perdues
qui en l’esseulement de jours méconnus
ne viendront plus adoucir les heures à venir,
une profonde détresse s’émeut qui dans la lutte
achève les blessés,
vague comme la couleur de la morne forêt
comme la senteur des parfums en allés
et cette lassitude est triste
tel le souvenir diffus
de ce qui fut et qui n’existe plus !

José Asunción SILVA (1865-1896)

lundi 1 juin 2009

AF 447

Aimer, avoir aimé ne serait-ce qu'un instant, c'est savoir que personne n'est de ce monde. Que veut dire alors, comment penser que quelqu'un / n'est plus ? La mort impensable et brute, c'est l'angoisse pure, c'est l'enfer.

Oliver CLEMENT, La révolte de l'Esprit

dimanche 31 mai 2009

La colombe de l'Esprit

L'homme ne vit pas seulement d'intelligence ou d'action. Il est vivant lorsqu'il aime et lorsqu'il se sait aimé. C'est tellement simple que cela paraît stupide ! Quiconque a été une seule fois amoureux, vraiment, a compris l'essentiel. Il sait de science irréfutable que la bien-aimée est unique et qu'elle ne peut pas mourir. Il sait que cet amour qui l'emporte vient de plus loin que lui et l'entraînera toujours plus loin que lui. Cet amour est comme la colombe porteuse d'un rameau d'olivier. Il est l'annonce d'une terre ferme après le déluge.

Stan ROUGIER, in Olivier CLEMENT, La révolte de l'Esprit

samedi 30 mai 2009

Adoration

Tel l'océan de juillet sous la brise,
ton corps dispense l'ivresse fraîche et bonne :
neige et roses.

Rosée dans la forêt de mai, merisiers près de la source
n'ont pas de plus doux parfum
que tes lèvres parfumées.
Splendeur éblouissante de l'être -
vois la poussière où tu marches
avec adoration baiser
le balbutiant
esclave.

Vilhelm EKELUND (1880-1949)

vendredi 29 mai 2009

La Rose

Je suis belle car j'ai poussé dans le jardin de mon amant.
Dehors sous la pluie printanière j'ai bu le désir,
dehors sous le soleil j'ai bu le feu -
maintenant je suis ouverte et j'attends.

Edith SÖDERGRAN (1892-1923)

jeudi 28 mai 2009

Les marronniers las penchent

Les marronniers las penchent
après l'orage leurs lourds
thyrses blancs.
Les grappes mauves
des lilas humides
se balancent doucement.
Craintifs, hésitants,
les rossignols commencent à chanter

O mon coeur ! Tu es baigné
par l'infinie consolation
de la nouvelle naissance
et de la quiétude;
ô mon coeur ! Ta chanson
sera sur le mode mineur
chanson muette au Désir.

Vilhelm EKELUND (1880-1949)

mercredi 27 mai 2009

Lettre

Non, ce n'est pas en vous « un idéal » que j'aime,
C'est vous tout simplement, mon enfant, c'est vous-même.
Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux.
Et rien ne m'éblouit, ni l'or de vos cheveux,
Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles,
Bien que ma passion ait pris sa source en elles.
Comme moi, vous devez avoir plus d'un défaut ;
Pourtant c'est vous que j'aime et c'est vous qu'il me faut.
Je ne poursuis pas là de chimère impossible ;
Non, non ! mais seulement, si vous êtes sensible
Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré,
Que j'ai conçu pour vous et que je garderai,
Et si nous triomphons de ce qui nous sépare,
Le rêve, chère enfant, où mon esprit s'égare,
C'est d'avoir à toujours chérir et protéger
Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer.
Je vous sais le coeur bon, vous n'êtes point coquette ;
Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite,
Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,
J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.
Je veux joindre, si j'ai le bonheur que j'espère,
À l'ardeur de l'amant l'indulgence du père
Et devenir plus doux quand vous me ferez mal.
Voyez, je ne mets pas en vous «un idéal,»
Et de l'humanité je connais la faiblesse ;
Mais je vous crois assez de coeur et de noblesse ;
Pour espérer que, grâce à mon effort constant,
Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant !

François COPPEE

mardi 26 mai 2009

De la maternité

Se déployant sur des décennies, s'articulant le plus souvent à une ou plusieurs autres activités dans la vie de la femme, c'est une activité d'intelligence, d'interaction verbale et physique, une relation à nulle autre pareille : ni purement pédagogique, sentimentale, ou économique, ni échange entre égaux, ni rapport de forces...mais lien en perpétuelle transformation, responsabilité destinée à se déprendre. Pourquoi, en Europe, a-t-elle été jugée digne de si peu de réflexions et donc de si peu de reconnaissance ?

Nancy HUSTON, On ne naît pas homme in "Le Monde" daté 17-18 mai 2009.

lundi 25 mai 2009

L'homme et la femme

Un jour qu'il dialoguait avec cette grande pionnière de la psychanalyse française qu'était Marie Bonaparte, il [Freud] lui confia:
L'immense interrogation restée sans réponse et à laquelle moi-même je n'ai jamais pu répondre malgré mes trente années d'étude de l'âme féminine est la suivante : "Que veut une femme ?"
Aujourd'hui, un siècle plus tard, la question du désir féminin demeure entière et se double d'une autre, tout aussi énigmatique sur l'éternel masculin, que je paraphraserai ainsi: "Que peut - et non "que veut" - un homme ?
La problématique de la femme est celle du vouloir, la problématique de l'homme est celle du pouvoir. Entendons-nous bien. Dans notre formule, le mot "pouvoir" n'est pas synonyme de puissance politique ou sociale, il exprime plutôt la conviction intime qu'éprouve un homme d'être capable d'accomplir une action. L'interrogation "Que peut un homme ?" condense toutes les variantes du doute masculin face à l'épreuve: "Serai-je à la hauteur de la tâche? Pourrai-je y parvenir? Suis-je suffisamment préparé ?" Je définirai l'angoisse masculine comme la crainte de ne pouvoir satisfaire l'attente de l'autre. Quel autre ? Avant tout une femme, ou encore tel homme investi d'une autorité.(...)

...l'homme d'aujourd'hui est un être désemparé qui n'a plus rien à offrir et se croit indigne d'amour. Il veut qu'on l'aime non pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il pourrait être, donner ou faire. En fait, pour un homme, le vrai pouvoir réside non pas dans la possession matérielle ou dans l'exercice d'une fonction hiérarchique, mais dans son aptitude à tirer de lui-même plus qu'il n'y a effectivement en lui. C'est cela le pouvoir : être capable de se surpasser, de se propulser vers l'avenir.

Juan-David NASIO, Un psychanalyste sur le divan, Paris, Payot & Rivages, 2002, pp. 75-76.

dimanche 24 mai 2009

L'amour est plus qu'un sentiment...

Love, of course, means something much more than mere sentiment, much more than token favors and perfunctory almsdeeds. Love means an interior and spiritual identification with one's brother, so that he is not regarded as an "object" to "which" one "does good." The fact is that good done to another as to an object is of little or no spiritual value. Love takes one's neighbour as one's other self, and loves him with all the immense humility and discretion and reserve and reverence without which no one can presume to enter into the sanctuary of another's subjectivity. From such love all authoritarian brutality, all exploitation, domineering and condescension must necessarily be absent. The saints of the desert were enemies of every subtle or gross expedient by which "the spiritual man" contrives to bully those he thinks inferior to himself, thus gratifying his own ego. They had renounced everything that savoured of punishment and revenge, however hidden it might be.

Thomas MERTON
, The Wisdom of the Desert (1960)


Certes, l’amour est bien davantage qu’un simple sentiment, que des témoignages d’amitié et des aumônes. Aimer, c’est s’identifier intérieurement et spirituellement avec autrui, de sorte que nous ne le considérons plus comme un « objet » auquel nous faisons du bien. En fait, le bien effectué dans ces conditions n’a que peu ou pas de valeur. L’amour considère son prochain comme un autre lui-même, et l’aime avec l’humilité et la discrétion profondes, la réserve et le respect sans lesquels nous ne devons pas prendre la liberté de pénétrer dans le sanctuaire de sa subjectivité. Cet amour doit obligatoirement ne comporter ni brutalité autoritaire, ni exploitation, ni tyrannie, ni condescendance. Les saints du désert s’opposaient à tout expédient, grossier ou subtil, dont l’ « homme spirituel » peut se servir pour intimider ceux qu’il juge inférieurs à lui, afin de satisfaire son ego. Ils avaient renoncé à tout ce qui sentait le châtiment et la vengeance, pour secrets qu’ils fussent.

La Sagesse du Désert
. Trad. fçse par Marie Tadié, Paris, Albin Michel, 1967.

samedi 23 mai 2009

Sans titre

Est-ce toi, silencieuse, effacée,
Que voici tout feu, toute flamme ?
Je voudrais enfermer ta beauté
Au donjon ténébreux d'un poème.

Vois comment l'abat-jour transfigure
De son cuir embrasé d'un feu sombre
Le réduit, la cloison, l'embrasure,
Nos contours, le tracé de nos ombres.

Tu t'assieds, ramenant tes genoux
Près de toi sur la molle ottomane.
Nuit et jour et toujours et partout,
Tes raisons sont toujours enfantines.

Je te vois enfiler en rêvant
Quelques perles au creux de ta jupe.
Ton regard est trop triste, et trop franc
Ton parler sans détours et sans ruses.

Oui, amour est un mot trop usé :
Je saurai t'inventer autre chose,
Te créer d'autres mots, baptiser
A nouveau, si tu veux, toute chose.

Ton air sombre est-il fait pour trahir
Le filon de ton coeur, son alliage
Rayonnant en secret ? Mais alors
A quoi bon sur tes yeux ce nuage ?

Boris PASTERNAK (été 1956)

vendredi 22 mai 2009

OMBRES

Au mal :

Nous étions deux à nous chauffer au même feu
Feu qui brûla le sang des forêts tropicales
Et qui faisait au ciel monter les feuilles sèches
Flammes lourdes d’en bas la terre pour tanière
Et danse dans les yeux au-delà des étoiles

Nous étions deux à nous chauffer au même feu
Chargé d’amour comme de plomb comme de plumes
Dans la douleur et dans la joie nous n’étions qu’un
Même couleur et même odeur même saveur
Mêmes passions même repos même équilibre

Nos gestes notre voix se détendaient ensemble
L’or de notre mémoire avait la même gangue
Et nos baisers suivaient une route semblable
Je t’embrassais tu m’embrassais je m’embrassais
Tu t’embrassais sans bien savoir qui nous étions

Tu tremblais tout entière entre mes mains tremblantes
Nous descendions la même pente vers le feu
De la présence et de l’absence vers le feu
Vers son délire et vers ses cendres vers la fin
De notre union la fin de l’homme avec la femme

Comment aurions-nous pu nous penser séparés
Nous qui filions nos jours et nos nuits en rêvant
Amants d’un temps commun amants de chair jumelle
Rien ne changeait de sens ni d’accent pour nous deux
Dans les plis de nos draps nous nous croyions utiles.

Paul ELUARD, Une leçon de morale (1950)

jeudi 21 mai 2009

Jeudi de l'Ascension

La sainteté n’est pas un accomplissement de soi, ni une plénitude que l’on se donne. Elle est d’abord un vide que l’on se découvre et que l’on accepte et que Dieu vient remplir dans la mesure où l’on s’ouvre à sa plénitude.

Saint François d’Assise

mercredi 20 mai 2009

Hope in Heaven's Day

Grief be mine, I ask you so,
If not for you, I wouldn't know,
How life once was and then be still,
How so precious, that death do steal.
Because that grief, won't go away,
Learn to let it have its way.
The link to love, a precious one,
Is met with grief and still not done.
The days do come, and nights do go,
Grief will stay as time is so.
And so a loved one passes on,
And grief comes in and carries on.
Does grief get better, I will ask,
It's hard to say, while at its task.
There is grief to help us cope,
There is God to give us hope.
Grief will surely go away,
On that glorious heaven's day.
But while its here, there's just one thing,
Pray our Lord, for peace he'll bring.

Arlene DERY

mardi 19 mai 2009

Gens de mer

Berceuse en nord-ouest mineur

Trou de contrebandiers, vieux nid
de corsaires, dans la tourmente,
Dors. Dors ton sommeil de granit
sur tes caves que la mer hante.
Dors à la mer, dors à la brise.
ta tête dans la brume grise,
ton pié-marin dans les brisans.
Dors. Tu peux fermer ton œil borgne
ouvert sur le large, et qui lorgne
les Anglais depuis trois-cents-ans-

Dors, laisse monter la marée
Roscoff
Dors, vieille fille à matelots - …
Ils n’écumeront plus, ces flôts
qui te faisaient une ceinture
rouge de sang, rouge de vin,
rouge de feu. Dors – sur ton sein
l’or ne fondra plus en friture

Tristan CORBIERE, Poèmes autographes des Amours jaunes

lundi 18 mai 2009

Ce qui dure

Le présent se fait vide et triste,
ô mon amie, autour de nous ;
combien peu de passé subsiste !
Et ceux qui restent changent tous.
Nous ne voyons plus sans envie
les yeux de vingt ans resplendir,
et combien sont déjà sans vie
des yeux qui nous ont vus grandir !
Que de jeunesse emporte l' heure,
qui n' en rapporte jamais rien !
Pourtant quelque chose demeure :
je t' aime avec mon coeur ancien,
mon vrai coeur, celui qui s' attache
et souffre depuis qu' il est né,
mon coeur d' enfant, le coeur sans tache
que ma mère m' avait donné ;
ce coeur où plus rien ne pénètre,
d' où plus rien désormais ne sort ;
je t' aime avec ce que mon être
a de plus fort contre la mort ;
et, s' il peut braver la mort même,
si le meilleur de l' homme est tel
que rien n' en périsse, je t' aime
avec ce que j' ai d' immortel.

Sully PRUDHOMME

dimanche 17 mai 2009

Soif

Il nous est demandé d'avoir soif, de nous ouvrir à Dieu pour laisser sourdre au fond de notre âme cette soif de grâce que seul le Seigneur étanchera : « Qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif. » Cette parole s'adresse à tous sans exception, ni condition préalable; quels que soient nos péchés passés, notre médiocrité, notre insensibilité spirituelle, il suffit de croire à l'Amour, de croire que tout est toujours possible, que rien n'est irrévocable, ni échec ni infidélité. La grâce de Dieu peut tout guérir, tout sauver; retourner à Dieu est toujours un commencement absolu car la puissance de Dieu est sans limite.

Jean DANIELOU, Eléments de spiritualité

samedi 16 mai 2009

Au Vésuve (Vésuves et Cie)

Railway di Pompeia – C’est moi, Vésuve, et toi ?
Est-ce toi cette fois, cette bonne montagne ?
Toi que je vis jadis tout petit en Bretagne
Sur un bel abat-jour chez une tante à moi.

Tu te découpais noir sur un fond transparent
Et la lampe grillait les feux de ton cratère.
C’était le confesseur, je crois, de ma grand’mère
Qui t’avait rapporté de Rome, tout flambant –

J’ai vu ton frère ou toi devant de cheminée,
A Marseille ; mais là tu n’avais plus de feu,
Bleu sur fond rose avec ta Méditerranée
Te reflétant en bas, rose sur un fond bleu.

Tristant CORBIERE
, Amours jaunes